Histoire : Récits et Documents

La course landaise a son histoire. Le livre de Patrice Larrosa "La course landaise a une histoire" nous éclaire sur ses origines et son évolution. Mais ce qui nous est apparu important c'est de vous montrer aussi que la tradition coursayre est faite d'évènements, d'hommes et de bêtes, qui jour après jour ont écrit son livre d'or. Grandes et petites histoires figureront dans cette page "Histoire Récits et Documents"

Une première course aux Lacs d'Halco

 

Michel Puzos  Histoire

L’Hôtel-Restaurant des Lacs d’Halco à Hagetmau est réputé pour sa table d’hôte, son cadre exceptionnel, son calme, et son architecture originale. Son gérant, Jacques Demen, est aussi connu pour son aficion à la course landaise, proche des acteurs et des organisateurs.

Mais savez-vous que ce lieu magique a été le théâtre dans le passé de courses landaises ? Je vais quelque peu vous rafraîchir la mémoire dans les lignes qui suivent.

Le 29 Août 1970, alors que la tradition coursayre est bien connue à Hagetmau, avec notamment son concours landais, point d’orgue des fêtes, voilà que la course landaise s’installe aux Lacs d’Halco. Du jamais vu ! 

Dans ce cadre magnifique, sont déjà installées de nombreuses attractions, un petit train, un golf miniature, des jeux d’enfants, du rodéo, une salle des fêtes, un bar… et un spectacle de toute beauté vient de s'y donner : « La nuit féérique ». Mais l’ingénieux propriétaire d’alors, sans doute coursayre dans l’âme, soucieux d’apporter de la nouveauté, voulant attirer toujours plus de monde, autant les autochtones que les vacanciers, aménage une place pour la course landaise. Elle sera dans cet endroit édénique un heureux complément.

Pour cette première course, le choix s’avère judicieux. Popaul Deyris vient de s’installer ganadero, ses vaches et sa cuadrilla ont laissé une grosse impression pour la course des fêtes de Momuy quelques jours plus tôt. Beaucoup voudront voir ce ganadero dont on parle beaucoup, raison supplémentaire pour le faire venir aux Lacs d’Halco pour cette première. Le soir de la course, pour donner encore plus d’éclat à la fête, un jeune alguazil monté sur un magnifique cheval, encadré par six autres cavaliers, vient saluer la présidence. La clé du toril, lancée par Mr Lux, premier magistrat, est adroitement saisie par le jeune homme qui entreprend triomphalement un tour de piste.

Seule ombre au tableau, les averses du début de soirée. Les spectateurs, découragés par ce temps maussade, ne sont pas aussi nombreux qu’on aurait pu l’espérer. Mais la société musicale amolloise et la clique de Saint-Cricq donnent malgré tout à cette soirée une belle ambiance.

Dirigée par Nougaro, avec Lafitau, Daniel, Garein, Jean-Louis, Gilbert à l’entraînement et Roger Bordes à la corde, la cuadrilla, malgré une piste rendue difficile par la pluie, fait le maximum, tournant 78 écarts, notés par un jury (les meilleurs seront récompensés), avant de laisser place aux amateurs (notamment un certain Gaston Tudela qui obtient un beau succès) et aux jeunes pour une cocarde, qu’ils parviennent à attraper au prix de chutes, de coups de corne et de piétinement, mordant le gravier à plusieurs reprises. Les coursières elles, du nom de Anita, Pédrita, Géraldine et une nouvelle, s’accommodent parfaitement de la piste, des grilles et des gouttes de pluie, donnant satisfaction aux curieux, et prouvant si besoin était que le ganadero amollois dispose dans ses loges de belles coursières.

Sous des applaudissements fournis et mérités, la cuadrilla effectue le dernier paseo, et pour que la fête soit complète, on allume un toro de fuego.

Du spectacle avant tout… on était en 1970, le 29 Août, un samedi soir, pour une première aux Lacs d’Halco.


Nogaro le 29 Septembre 1996 : les petits poucets dévorent les ogres

 

Michel Puzos

Nogaro le 29 Septembre 1996. L'histoire de cette cité coursayre du Gers est riche en évènements taurins, le championnat de France créé en 1956 restant bien sûr la pierre angulaire de la course landaise et de sa structure actuelle. Soixante deux ans plus tard, depuis la première victoire de Maxime, il n'a pas pris une ride, il est même devenu un mythe après lequel courent tous ceux qui en ont le talent.

Nogaro c'est le lieu de batailles farouches à la conquête du Graal, la succession d'exploits, la consécration d'hommes et de bêtes, l'acclamation de champions brandissant leurs trophées, les cris de joie ou les larmes difficilement retenues... Nogaro c'est aussi le souvenir de personnages illustres : le président Couerbe qui envisageait dès 1913 une fédération, Robert Castagnon qui créa le championnat et la corne d'or, véritable révolution dans le landernau coursayre, portant au pinacle les arènes qui portent aujourd'hui son nom, Roger Carrère journaliste à la Dépêche du Midi et qui fut au côté du président Castagnon le co-rédacteur du règlement. Depuis quelques années, leur successeur Bernard Marque a su protéger ce diamant nogarolien et conserver sa brillance, ses atouts, son prestige.

L'histoire du cirque nogarolien est jalonnée de faits uniques : le premier titre de Maxime au championnat de France, le sacre du roi Guillaume 11 années durant, le tour d'honneur de Didier Goeytes avec son père, le triomphe du Nogarolien Thierry Bergamo, les victoires de Christophe Dussau, l'apparition des nouvelles étoiles chez les sauteurs (Ducam, Deloi, Vergonzeanne, Ansolabéhère, Napias) à la suite des monstres sacrés (Duplat, Agruna, Arthur, Dubos)... et tant d'autres images, belles, tristes ou cocasses, par exemple celle des ardoises des jurés levées à bout de bras ou celle d'un champion déclaré vainqueur mais devant abandonner son titre... histoire fabuleuse de ces arènes mythiques qu'un livre racontera peut-être un jour.

Le 29 Septembre 1996 fait partie de ces moments exceptionnels de l'histoire de Nogaro et de son championnat. Fait unique, les deux écarteurs remplaçants de l'épreuve, Jean-Marc Lalanne et Jean-Pierre Ducasse, vont se hisser aux deux premières places de l'épreuve. Favoris et chouchous du public -Christophe Dussau, Didier Goeytes, Jean-Pierre Rachou, Philippe Descazaux et Thierry Bergamo- vont connaître une après-midi des plus difficile. D'entrée de jeu Christophe Dussau subit une mémorable tumade et doit être écacué en ambulance. Janick se retire à mi-course tandis que Rachou est mis ko à la fin de l'épreuve. Les autres sont rudement malmenés, tels Goeytes laminé sccessivement par Amolloise, Gabardanne, Claudina et Fédérale, Bergamo par Ricardine et Descazaux par Fédérale. Jean-Marc Lalanne et Jean-Piere Ducasse, tout juste âgé de 16 ans, sont donc entrés dans la course au titre, après les retraits de Dussau et de Janick.

Déjà confirmé, écarteur complet, tournant en dehors et en dedans, dessinant de beaux écarts sur le saut et de remarquables feintes dont il est devenu le spécialiste, Jean-Marc Lalanne trace un parcours sans reproche, soutenu par un public connaisseur et qui apprécie la qualité du travail. De son côté, Jean-Pierre Ducasse, découverte du jour, est entré dans le jeu à mi parcours. Il enthousiasme le public par des écarts de toute beauté, devant du bétail confirmé, et le ravit par sa jeunesse et son sourire. Les "petits poucets" sont en train de dévorer les ogres.

Un seul ténor s'accroche, Philippe Descazaux. Il est malheureusement desservi par les circonstances de la course : le détamponnement de la corne d'or, l'abandon de Rachou et un ordre de passage modifié en sa défaveur. Mais c'est ainsi que se rebâtit l'histoire, avec ses imprévus et ses rebondissements.

Jean-Marc Lalanne a parfaitement construit sa victoire, mais il sait aussi qu'il a profité de circonstances imprévues, c'est la loi du sport. Et en grand sportif qu'il est, il fera monter Philippe Descazaux avec lui sur la plus haute marche du podium. Attitude exemplaire qui fera dire à Jacqueline Nalis : "Le nouveau prince a des manières de roi".

Défaite poignante pour les uns, victoire éclatante pour les autres.

Le cirque nogarolien console toujours les perdants en même temps qu'il adule les vainqueurs. C'est ainsi que les deux remplaçants, venus en figurants, se voient portés en triomphe par des arènes archi combles.

Au soir de ce 41ème championnat, les feuilles mordorées des platanes de Nogaro bruissent encore de ce championnat exceptionnel.


 

Siméon Cantegrit ou C. D'Amou : un vrai mousquetaire gascon

 

Michel Puzos

Siméon Cantegrit regagnait sa dernière demeure le 21 Janvier 1969. Lors de ses obsèques, Roger Dubrasquet, maire de Tilh, disait de lui : "Pour une fois, ce non-conformiste impénitent, qui ne voulait rien faire comme les autres, a subi la loi commune"... tout en ajoutant pour conclure son hommage :"cet ami loyal, ce vrai mousquetaire gascon, batailleur certes, mais équitable et généreux, va terriblement manquer à notre art gascon".

Au début du siècle dernier, Siméon Cantegrit, ami des écarteurs, apparenté avec Germain et Henry Cantegrit, avait transformé le Patronnage d'Amou en une société athlétique particulièrement brillante. Son dynamisme, l'énergie qu'il appliquait dans son rôle de moniteur prêchant l'exemple, ses prouesses gymniques personnelles, les médailles qu'il portait fièrement en témoignage de performances exceptionnelles, notamment lors d'un championnat inter-régional de saut à la perche, provoquaient l'admiration de ceux qui le côtoyaient et particulièrement des jeunes.

La guerre de 1914 le trouva en service au 18è RI à Pau. Il s'y conduisit brillamment, toujours avec panache, et malgré cela, il eut la chance de s'en sortir, tandis que tant de camarades plus prudents y restèrenet.

Après la grande tourmente, il s'installa à Bordeaux pour y exercer sa profession d'artisan, et fonda un foyer en épousant une amolloise, Maria Laborde.

Insufflant à son affaire son entrain naturel, son ardeur au travail et sa vivacité d'esprit, il la fit rapidement prospérer. Mais jamais il ne renia ses origines, bien au contraire. Le patriotisme dont il avait fait preuve au moment de la grande guerre, il le transposa sur ses Landes, sur son cher Amou, et son culte de la tauromachie.

Dans les cénacles taurins, notamment au célèbre "Club des Arrayats", il côtoya nombre d'amis amoureux comme lui de la course landaise, entre autres Montluc le Rouge, Le Gabelou, O Radio, l'ex torero Lafayette et bien d'autres.

Il était serviable et bon. Bien nombreux furent les gens du pays (écarteurs, soldats, ou tout simplement Landais de passage à Bordeaux) qui franchirent la Garonne pour aller chercher au 16 de la rue Calvimont un service, un conseil, ou juste un moment de franche bonne humeur, de partage et de causerie sur la course landaise. La générosité d'âme de Siméon Cantegrit se manifestait à chaque occasion. Il aimait rendre service sans éclat, pour la seule satisfaction de sa conscience.

Sous le nom de C.d'Amou, Siméon Cantegrit participait pour le journal "La Course Landaise" à des chroniques, parfois originales, toujours animées d'une flamme sincère. Elles portaient l'empreinte de son vif tempérament. Souvent il racontait, par moments il rêvait, quelquefois il fustigeait... mais il n'eut jamais que louanges ou indulgences pour les toreros landais. Jamais à leur endroit nulle amère critique. Nul jugement sévère ne sortit de ses lèvres ou de sa plume.

Mais Siméon Cantegrit pouvait être aussi un redoutable polémiste, et ses joutes avec Roger Dubrasquet au sujet du fameux "Escalot" alimentèrent les colonnes du journal à la plus grande joie des lecteurs. Pour tenter de subjuguer le maire revistero de Tilh, il écrivit à un moment donné derrière la signature empruntée de sa nièce, Mercédès de la Técouère, de gracieuse mémoire, troublante sylphide, déjà presque immatérielle, au travers de laquelle on devinait le tout proche au-delà.

Mais les polémiques redoublèrent, bien plus tard, lorsque germèrent les projets de challenge, puis de fédération. Pourtant apôtre de l'évolution et du progrès, Siméon Cantegrit s'insurgea paradoxalement et avec force contre ces idées nouvelles. Il alerta ganaderos et toreros, les appelant à se défendre face à ce qu'il croyait être une tentative d'exploitation, d'asservissement et de caporalisation. C'est sans doute pour cela que quelques acteurs montrèrent de la réticence lors des premières courses de challenge. A-t-il admis par la suite que ses craintes étaient vaines et que le public avait finalement répondu positivement à ces transformations... on ne le saura jamais car Siméon était trop sûr de lui et trop fier pour faire amende honorable.

Siméon Cantegrit aimait et cherchait la justice. Et c'est sans doute parce que la justice habite bien peu notre monde, que sa vie fut celle d'un perpétuel tourmenté. Plutôt rebelle, on dirait aujourd'hui insoumis.

Lors de ses obsèques, son cercueil fut porté par quatre écarteurs, quatre enfants d'Amou : Roger Bordes, André Lafitteau, Marc-Henri et Pierrot Larrère. Un cinquième, Maxime (Robert Goeytes), était au volant du fourgon mortuaire. Monsieur René Coudanne, maire d'Amou, ouvrait la marche du convoi que suivait, derrière la famille, un nombreux cortège de compatriotes et d'amis.

Siméon Cantegrit repose en ce sol amollois qu'il chérissait, face à son château, à son clocher, à sa Técouère.


   

Antoine d'Etigny sauve la course landaise avant sa création

 

Michel Puzos

Le saviez-vous ? Les courses de boeufs, de taureaux ou de vaches auraient pu être interdites. Antoine d'Etigny*, Intendant d'Auch et de Pau, les a sauvées en 1756 lorsqu'il refusa, suite à une plainte, de les interdire, choisissant la voie raisonnable d'une organisation plus sécuritaire. C'est cela que nous vous racontons aujourd'hui.

La Revue de Gascogne publie en 1898 une communication de Mr Brégail. Celle-ci présente un double intérêt : elle décrit les courses au XVIIIème siècle, et fait part de la décision de l'Intendant (lettre adressée à Mr le Comte de St Florentin, secrétaire d'Etat de Louis XV).

Extrait de la Revue :

"Les fameuses courses de taureaux espagnoles, les sanglantes corridas avec mise à mort, étaient inconnues dans notre région au XVIIIème siècle. Elles n'y ont été introduites que plus tard. Ce n'est donc point de celles-là qu'il s'agit ici mais bien de la course de taureaux née dans l'Armagnac, le Béarn et les Landes. A l'encontre des célèbres matadors espagnols, ceux qui joutent avec le taureau y risquent loyalement leur vie. L'écarteur, puisque c'est ainsi qu'on nomme aujourd'hui les professionnels* de ces courses (* au sens d'amateurs éclairés), mettent tout le péril de leur côté. A la colère de l'animal ils opposent leur audace, leur sang-froid, leur adresse et leur agilité... L'homme n'a pas d'épée pour combattre le taureau, il n'a pas davantage de cape rouge pour le fasciner, aucun artifice, c'est véritablement un homme qui brave ses cornes redoutables et qui n'a d'autres défenses que son adresse et son agilité.

De temps immémorial les courses de taureaux furent le divertissement favori de la population de l'Armagnac, des Landes et du Béarn. Mais à l'époque où l'Intendant d'Etigny était à la tête du gouvernement de notre Gascogne, les courses ne se pratiquaient pas comme de nos jours.

C'était le plus souvent aux approches de Carnaval qu'elles avaient lieu. A Bayonne elles se faisaient dans une enceinte réservée, dans une place fermée par des barrières où il n'entrait que les personnes désireuses de prendre part à la course. Partout ailleurs, à Mont de Marsan, à Pau, à Dax, à Orthez, à Aire, à Riscle, à Nogaro et jusque dans les plus petits villages, il n'y avait point d'arènes ni aucun emplacement réservé à ces sortes de jeux. On se contentait de lâcher les animaux dans les rues de la ville, sans précautions d'aucune sorte. 

On devine le spectacle : les balcons et les fenêtres des divers étages sont garnis de spectatrices coquettement parées, et les toits eux-mêmes donnent asile à une foule gesticulante et bariolée.

Tout à coup les clameurs s'élèvent. Dans la rue principale, un taureau furieusement excité passe rapide comme l'éclair. Il bondit sur deux ou trois téméraires qui ont osé braver ses cornes, et il les renverse dans la poussière. Aussitôt des bravos éclatent de toutes parts et les rires se croisent de fenêtre à fenêtre. L'animal est surpris par la première explosion de joie de cette foule en délire. A quelques mètres de lui, vingt gars courageux et robustes l'appellent de leurs cris, provoquent sa fureur et se campent en face de lui. Devant tous ces défis il reste un moment indécis, puis résolument il s'élance de nouveau tête baissée, les cornes menaçantes. Mais ceux qui le bravent sont aussi agiles que hardis, et ils échappent à tous ses coups. Vingt fois, trente fois, ces téméraires lui jettent un nouveau défi, et vingt fois, trente fois, la bête furieuse tente vainement de les atteindre et de faire couler le sang. Le taureau écume de fureur non satisfaite tandis que les hommes font admirer leur courage et leur adresse, tandis qu'ils s'enivrent de l'éclat des bravos.

C'est ainsi que cela se passait sans doute à Mont de Marsan, un dimanche de l'année 1756, lorsqu'un paisible paysan, peut-être étranger à la contrée, s'aventura sans méfiance dans une des rues de la ville. C'était là pour le taureau une proie bien facile. Il renversa violemment le pauvre homme, le piétina, le roula dans la poussière et laboura sa chair avec ses cornes. On le releva inanimé et presque mourant. Or la malheureuse victime de cet accident était le jardinier d'un gentilhomme, Mr le Marquis de Lyon, lequel se plaignit en haut lieu et fit ressortir les inconvénients qu'il y avait à laisser faire ainsi les courses de taureaux.

A la suite de cette plainte, Mr le Comte de Saint-Florentin, secrétaire d'Etat, chargea Mr d'Etigny de faire une enquête et de lui indiquer les mesures qu'il comptait prendre pour éviter le retour d'un pareil incident.

L'Intendant, après enquête, adressa au secrétaire d'Etat le courrier suivant :

"Suivant les éclaircissements que j'ai pris, ce qui est arrivé au jardinier de Mr de Lyon est exactement vrai. Je sais de plus que cet accident n'est pas le premier et qu'il a été précédé de beaucoup d'autres, sans que les magistrats de Mont de Marsan n'aient jamais pu y mettre ordre, par l'entêtement des habitants du lieu qui sont extrêmement attachés à ces sortes d'amusements, nonobstant les risques qu'ils courent eux-mêmes en irritant les taureaux ou les boeufs que l'on fait courir dans les rues de la ville.

Ce serait inutilement que les magistrats de tous les endroits où l'on fait de ces courses voudraient les empêcher par des ordonnances ou des règlements de police, le peuple ne s'y soumettrait point. D'ailleurs c'est un genre de plaisir auquel ils sont peut-être sensibles comme les autres.

Si les courses se faisaient hors des villes ou des quartiers qui leur furent affectés ainsi qu'à Bayonne, je ne verrais nulle nécessité de les défendre, parce qu'en supposant les accidents ils ne pourraient jamais tomber que sur ceux qui s'y exposeraient. Mais en les faisant indistinctement dans toutes les rues, comme on le pratique dans les autres villes, il peut en résulter des malheurs tels que celui qu'a éprouvé le jardinier de Mr le Marquis de Lyon à Mont de Marsan.

Dans ces circonstances, je penserais, Monsieur, qu'il y aurait lieu de défendre ces courses, avec liberté cependant de les faire hors des villes ou dans des endroits clos par des barrières et après avoir obtenu la permission des magistrats qui, de leur côté, prescriront les précautions à prendre pour prévenir les inconvénients".

Ainsi donc, l'habile administrateur jugeait à propos de règlementer les courses et non de les interdire absolument. A la suite de cette lettre, le roi Louis XV signait l'ordonnance du 16 Février 1757 qui autorisait les courses dans des enceintes fermées.

Désormais, dans les villes de quelque importance, on dut probablement construire pour chaque séance des arènes provisoires ou bien clôturer le quartier affecté aux courses par une barrière seulement. Dans certains petits villages on improvisait des arènes rustiques au moyen d'un simple ovale de charrettes. Cet usage s'est d'ailleurs longtemps conservé dans des localités de l'Armagnac et de la Chalosse.

Par contre, l'usage de se servir exclusivement des boeufs pour ces sortes de divertissements a complètement disparu. Les boeufs étaient, on le comprend, beaucoup moins irritables que les taureaux ou les vaches qui paraissent de nos jours dans les arènes. Le danger de ces jeux a donc considérablement augmenté, et les nombreux amateurs d'antan ont été nécessairement supplantés par des professionnels, par des écarteurs qu'attirent et qu'encouragent les nombreux prix en argent distribués à l'issue de chaque course.

Le temps n'a donc fait que modifier légèrement la pratique de cet antique divertissement si cher encore au coeur de tout bon Gascon. N'avons-nous pas lieu de nous en féliciter alors que tant d'autres vieilles coutumes, précieuses reliques du passé, ont hélas disparu sans retour. Aussi devons-nous savoir gré au sage administrateur que fut Mr d'Etigny de les avoir respectées, et règlementées".  (Revue de Gascogne. Mr Brégail. 1898)

* Né à Paris en 1720, mort à Auch en 1767, remarquable intendant, il créa la plupart des monuments publics de la ville d'Auch et de nombreuses routes dont la N 124. Il introduisit dans la région l'élevage des vers à soie et des moutons mérinos.

Ainsi donc, la course landaise doit beaucoup à Antoine d'Etigny, homme intègre et plein de bon sens. Sans les conclusions qu'il a formulées à la demande d'enquête qui lui avait été ordonnée, il est fort probable quel 'autorisation des courses n'aurait pas été accordée par le roi. Pourquoi aucune arène ne porte-t-elle le nom d'Antoine d'Etigny ? Il a sauvé la course landaise avant sa création.


 

Camille Couralet, l'enfant de Villeneuve

  Histoire de la course landaise  Michel Puzos

Monsieur Jean Destibarde de Villeneuve de Marsan rendit un bel hommage à l'écarteur Camille Couralet, l'enfant de Villeneuve, dans un magnifique poème qu'il dédia également à Jean de la Hourtique son grand ami.

Jean de la Hourtique, alias Joseph Diris, était juge de paix des cantons d'Hagetmau et d'Amou. Il fut rédacteur en chef du journal "La Course Landaise" dans lequel s'étalaient sa verve intarissable et son jugement éclairé. Il disparut tragiquement, s'effondrant alors qu'il prononçait un discours à Dax, lors d'un banquet tauromachique. Les arènes de Bascons portent aujourd'hui son nom.

Camille Couralet eut son heure de célébrité, justifiée par son courage face aux "marraines" qu'il travaillait superbement par ses feintes et ses écarts. Hélas, en septembre 1945 il tomba au champ d'honneur des toreros, à Villeneuve sa ville natale, au cours d'une novillada landaise. Il était aimé pour sa bravoure et son honnêteté. D'ailleurs, il disait souvent "je suis pauvre mais honnête". Cantonnier de la voirie urbaine, il était connu de tous. Vaillant soldat comme vaillant écarteur, il était décoré de la médaille militaire et de la croix de guerre avec palmes, ayant été l'objet de citations tant à l'ordre de l'armée qu'à l'ordre de la division au cours de la campagne d'Italie contre l'Autriche au cours de la guerre 14-18. Camille Couralet était marié et père de deux enfants.

Le poème de Jean Destibarde, intitulé "Camille Couralet", est aussi un hommage aux toreros landais.

Camille Couralet. Le Torero Landais

  • Le grand soleil d'été, de ses rayons brillants
  • S'étale en la plaza... La foule exhubérante 
  • A l'assaut des gradins s'élance, impatiente
  • D'applaudir aux exploits des toreros vaillants.
  • Et tandis que chacun à sa place s'installe,
  • Monsieur le Président, du haut de son palco,
  • Tout souriant, salue en ôtant son chapeau,
  • Lorsque la Marseillaise éclate triomphale. (1)

Le Paseo

  • La cuadrilla Koran défile au grand complet ,
  • Les accents de "Carmen" enlèvent son allure.
  • Mais il boîte... et cet homme à l'audace sereine,
  • Claudiquant et meurtri par maintes cornadas,
  • Pur héros parmi ceux de la temporada,
  • Vient rechercher encore la gloire de l'arène.
  • Les ors des boléros et les glands des bérêts,
  • Ainsi que des éclairs à chaque pas scintillent,
  • Et les derniers accords de "Carmen" s'éparpillent (2)
  • Quand tous les toreros pour la course sont prêts.

L'Ecart

  • De sa loge, aussitôt, la "Doncella" s'élance,
  • Ardente, impétueuse, et dans le redondel
  • Cherche fougueusement son ennemi mortel,
  • Le torero du jour qui vers elle s'avance.
  • Mais il ne boîte plus, surmontant la douleur
  • Pour plaire à l'aficion qui l'aime et qui l'admire.
  • Il cite "Doncella", d'un bref appel l'attire
  • Et l'attend : Aux gradins cesse toute clameur.

 

  • Elle piaffe, elle écume, elle frémit de rage.
  • De sa queue elle bat son échine et ses flancs,
  • Va, vient, s'élance encore et revient à pas lents,
  • Tandis que le Landais l'attend, plein de courage.

 

  • Tout à coup, elle fait un demi-tour vers lui,
  • Elle s'élance à fond, elle part ventre à terre
  • Pour punir l'insolent qui brave sa colère.
  • Il attend, car jamais devant elle il n'a fui.
  • Encore quelques pas... de la terrible bête
  • Il sent le souffle chaud. Il attend... il attend...
  • L'angoisse étreint le coeur du public haletant,
  • Frémissant : l'écarteur lève plus haut la tête
  • Puis les bras, fait le saut, retombe, son jarret
  • Redevenu d'acier dans l'écart qu'il dessine,
  • Indique la sortie à la vache assassine
  • Qu'encore le Landais attend ! Puissant attrait
  • Qu'en cet instant précis sur l'aficion avide
  • De forte émotion il exerce sans peur.
  • Il ploie un peu les reins... dans un geste trompeur
  • Livre enfin le passage à la vache rapide
  • Et fait le demi-tour. Elle, d'un long salut
  • Qu'anime sa fureur grandissante, sans bornes,
  • Frôle le boléro de ses puissantes cornes,
  • Et se cabre, honteuse, ayant manqué son but.

L'ovation

  • Mais, l'Ecarteur salue ! Aux gradins le silence
  • Fait de saisissement succède... Le public
  • Tout palpitant, se tait. Comme par un déclic
  • Jaillit soudainement l'ovation immense
  • Qui descend, roule, monte et soulève les courses.
  • Elle est tonitruante, elle est tumultueuse
  • Et répète aux échos par sa clameur joyeuse,
  • La satisfaction de tous les spectateurs.
  • Elle célèbre encore en l'art taurin qu'elle aime,
  • La vertu du courage et puis l'agilité
  • Du torero landais dont la témérité
  • Provoque le frisson de la mort elle-même !

(1). Dans les années 1920, il était traditionnel de jouer la Marseillaise avant et après une course landaise.

(2). Pendant 30 ans Jean Destibarde a dirigé la Lyre Villeneuvoise après l'avoir fondée. Pour le paseo il faisait jouer "Carmen", parfois la "Marche Villeneuvoise", car la "Marche Cazérienne" n'était pas encore entrée en vigueur.

Joseph Coran, l'as de trèfle


   Histoire de la course landaise  Patrice Larrosa


Joseph Coran est né le 26 février 1891 à Villenave-d’Ornon en Gironde.  Dès 1903, ses parents, tous deux gersois,  sont mutés à Bascons où ils occupent le poste de garde-barrières.  Joseph travaille bien à l’école. Dès l’obtention de son certificat d’études, son père, en guise de récompense, l’emmène aux arènes assister à une novillada (course pour amateurs). Voilà Joseph sur la voie.

Il  s’installe ensuite à la Préfecture pour poursuivre ses études, ce qui lui permet, à l’âge de 15ans, de réaliser ses premiers écarts dans les  arènes du Plumaçon où il fait la connaissance de  «Robert», le jeune taureau vedette de chez Bats, éleveur à Pontonx. Premiers pas, premiers frissons, premiers applaudissements… lou gouyat a du talent !

Joseph traîne de plus en plus autour des arènes. Pour ses 18 ans, il réalise devant la belle mais coriace Bolfana de chez Portalier, trois magnifiques écarts dont deux intérieurs qui lui valent d’être engagé le jour même en formelle dans l’équipe de René Passicos. La longue et belle carrière de Joseph Coran est lancée. Le 12 avril 1909, dans la maestranza aux odeurs de résine de Castets, Joseph Coran triomphe. Une interminable moisson de 1ers prix commence ! 

Un an plus tard, Joseph est déjà célèbre. Le voilà hissé au rang de star…

 

Le dimanche 19 juin 1910, le journal «La Course Landaise» publie un poème «Ave Stella», signé Louis Lamaignère et dédié  à la gloire du jeune prodige :

«On croit en toi nouvelle étoile

Comme l’on croit en Mahomet ; 

Et l’avenir levant son voile

Bien plus riant nous apparaît

Si tout ne meurt, nos grands héros

En te voyant tressaillent d’aise :

Aux Jean Chicoy comme aux Cizos,

Hélas ! Combien la tombe pèse !

Car ils voudraient, ces vieux compères,

Tout comme nous pouvoir jouir, 

De tes prouesses téméraires

Qui plaisent tant mais font frémir.

Oui, grâce à toi, brave Coran,

La Course est enfin revenue

A ses splendeurs… Soleil levant,

Au nom de tous je te salue.»

 

1911. Ce jeune prodige, devenu en peu de temps un dieu de l’arène,  rivalise sans complexe avec les plus grands : Meunier, Fillang, Giovanni… C’est l’époque où il faut affronter des adversaires aux cornes nues… C’est l’année de ses 20 ans,   Joseph empoche 20 premiers prix. Du jamais vu !

De 1920 à 1934, Coran  exerce également le métier de ganadero. Il installe son élevage à Saugnac et Cambran,  achète des vaches en Espagne, en Camargue, sélectionne le bétail avec soin. Il réussit parfaitement dans ce nouveau métier. En piste Joseph ne lâche rien ! En parfait chef de cuadrilla, il pratique à la perfection les sauts, les écarts extérieurs, intérieurs.  Le public ne peut plus se passer de cet artiste.  

Eté 1923, à Aire sur l’Adour, il cite la terrible Générosa à plus de trente mètres et la fait passer six fois dans le creux de ses reins propulsant l’aficion gasconne  au bord de l’extase.

En 1927, Coran crée la cuadrilla des 4 As qui va dominer le jeu dans toutes les arènes de la région. Ce carré d’experts composé de  Raymond Cantegrit II, as de cœur, d’Antoine VIS, as de pique, d’Henri Birles, alias Pontois I, as de carreau et bien entendu de Joseph Coran, as de trèfle et atout maître, va désormais rafler, et pour plusieurs saisons, tous les prix de la région.

Dès 1929, Joseph Coran et toute sa cuadrilla, à l’image des plus grands maestros espagnols, se déplacent à bord d’une interminable Delahaye rajoutant au personnage une coloration romantique qui ne fait qu’accroitre son immense popularité.

Si le talent, le courage, l’enthousiasme dont fait preuve ce torero d’exception face au bétail de combat lui valent de figurer parmi les plus grands écarteurs du XXème siècle, l’immense générosité dont il fait preuve au quotidien lui confère une image de héros au grand cœur. Joseph Coran aime partager. Il a pour habitude, par exemple, de reverser une partie de l’argent gagné en piste au profit des bureaux de bienveillance des communes où il triomphe. Une partie de ses primes est également offerte à des familles dont le père n’est pas revenu du front. Dans son village, pendant de nombreuses années, Joseph organise un arbre de Noël à l’attention des  enfants déshérités. Les jeunes les plus démunis qui obtiennent leur certificat d’études, se voient dotés d’un compte épargne en guise de récompense et d’encouragement. En 1935, lors d’une promenade de convalescence à Capbreton, après une cornada reçue à la cuisse gauche, Joseph Coran n’hésite pas à plonger tout habillé pour secourir une jeune fille de 17 ans, en train de se noyer. Notre as de trèfle a décidément beaucoup de cœur ! 

La même année, Joseph Coran décide de se séparer de son troupeau pour se consacrer entièrement à sa passion d’écarteur. Le 25 août, la commission des fêtes de Dax, présidée par Jacques Milliès-Lacroix, l’engage aux côtés de  Gérard Boueilh et du sauteur Louis Darregert (Dargert I) pour affronter des novillos d’Encinas aux côtés de toreros espagnols. L’esprit de la tradition hispano-landaise souffle à nouveau sur la cité thermale. Dans «La Course Landaise» du mois de février 1971, le chroniqueur Stétin se souvient de cette après-midi historique à laquelle il a eu, tout jeune,  la chance d’assister : «Coran se plaça au centre du redondel, la bête fonce. Coran, en grand torero lui coupe le terrain, la bête continue sa course. Arrivé au refuge, le toro se retourne. Voyant son adversaire au même endroit, il repart de plus belle. Bien attendu, sur un saut droit, Coran retombe sur le museau du toro qui se cabre. Tous les spectateurs qui garnissent à fond les gradins sont debout, l’ovation est grandiose. Coran a prouvé sa grande classe mais aussi son énorme courage».

En dehors de la piste, Joseph reste un grand sportif. Il pratique le cyclisme, la course à pied et le rugby. A 45 ans il occupe encore le poste de pilier dans une équipe de quartier de Dax.   

En 1946, à 55 printemps, il lui arrive de tourner quelques écarts et de remporter sous les ovations et à la barbe des plus jeunes quelque peu médusés, les  primes de l’après-midi. 

De 1954 à 1957 la toute nouvelle Fédération Française de la Course Landaise lui confie l’animation de sa toute première école taurine pour le plus grand plaisir de la génération montante.

Tout au long de sa vie, Joseph Coran ne pourra résister au plaisir d’affronter les coursières. Le 25 mai 1958 il réalise ses derniers écarts à Onesse et Laharie devant un public enthousiaste. Il  a alors 67 ans !

Quelques semaines plus tard, la flamme de ce génie de la course landaise finit par s’éteindre à l’hôpital de Dax, soufflée par l’usure et la maladie. Joseph Coran aura passé plus de cinquante ans en piste. Incroyable !

Sur certaines affiches, les organisateurs transformaient  souvent Coran en  Koran… sans doute pour rappeler que Joseph était avant tout un sacré K…


  

Paul Daverat, l'as des as

  Patrice Larrosa


Paul Daverat est né à Laurède, par un bel été, le 13 août 1855. A 15 ans, les fêtes du village lui donnent enfin l’occasion de faire sérieusement connaissance avec les encornées. Premier saut sur la dénommée Balouse, une vache à la mauvaise réputation. Le public, séduit, retient déjà le nom de ce jeune homme intrépide aux muscles d’acier enrobés de caoutchouc. D’ailleurs, à l’heure du pique poult, les amateurs de courses, assoiffés d’exploits, évoquent également la sœur du jeune Daverat, capable de sortir d’un tonneau d’un seul bond… La souplesse, Môssieur, c’est de famille, ça ne s’explique pas…

 Ainsi, pendant des années, Paul Daverat va par son talent et son courage, illuminer toutes les courses d’amateurs de la région et permettre aux spécialistes assoiffés de commentaires d’animer joyeusement bien des apéritifs d’après courses. 

A l’âge de 23 ans, à Mugron, il saute dans l’arène et réalise quatre feintes à faire pâlir de jalousie les Omer,  Boniface et autre Saint-Jean qui se partagent pour le moment la gloire et se disputent âprement les premiers prix. Ils savent que désormais il va falloir compter avec ce nouveau venu. Que ces champions de l’écart se rassurent cependant,  en piste, Paul préfèrera le plus souvent prendre son envol entre les cornes.

Nous sommes en 1878. Pour le 15 août Paul Daverat se rend à Saint-Sébastien. Il assiste à la grande corrida du jour. Pour le jeune Paul, voir ne suffit pas. Soudain, il se faufile et parvient à glisser en piste pour se retrouver face  au magnifique toro destiné au grand Frascuelo. Le public, surpris, se met à  protester avec violence. Paul n’abandonne pas pour autant. Il prend le temps de se placer calmement, bien en face de la bête. En dépit des huées il appelle le monstre. Le monstre le voit, le monstre le charge. Paul Daverat attend, attend le  tout dernier moment, part à la rencontre de la bête, s’élève d’un bond dans les airs et franchit avec une grâce divine l’effrayant berceau des cornes. Dans un premier temps le public fait silence. Ce silence né de la stupéfaction fait ensuite place à une clameur d’admiration, qui à son tour se transforme en un tonnerre, un cyclone d’applaudissements !

DaveratPaul Daverat le magicien ! Frascuelo en guise de pardon et de respect lui offrira, sous les acclamations, l’oreille de son  toro. Paul Daverat est maintenant célèbre des deux côtés des Pyrénées ! Il sera le tout premier torero landais à donner à l’exercice du saut une  place de choix et une réelle reconnaissance dans ce spectacle unique et surprenant qu’est la tauromachie gasconne.

 En 1904, le critique Clic-Clac écrit de lui : «Paul Daverat a été et restera toujours le sauteur le plus renommé qui ait jamais paru et qui paraîtra dans les arènes». C’est vrai que Paul Daverat assure le spectacle : sauts à la course, avec  les pieds joints, les pieds dans un béret, les jambes liées par un mouchoir, sauts avec une canne ou un chapeau tenus des deux mains, avec un cerceau… Paul Daverat possède un répertoire digne d’un grand numéro de cirque. C’est aussi  un écarteur de talent. Son seul nom sur une affiche suffit à remplir des amphithéâtres. La popularité de celui que l’on surnomme «l’as des as» atteint également l’aficion espagnole. Ce génie de la piste triomphe dans les plus grandes plazas du Nord de la péninsule. Madrid à son tour accueille ce torero d’exception.

En 1884, l’affiche des fêtes de Dax ne comprend que deux noms : Joseïto, matador espagnol et Paul Daverat. Inutile d’indiquer tous les cartels, ces deux noms suffisent à garantir et à assurer le spectacle.

La renommée de Paul Daverat parvient à dépasser l’univers de la tauromachie. Ses bonnes manières, son élégance, sa courtoisie, valent à ce héros de l’arène d’être fortement apprécié dans les salons à la mode où il est souvent invité. Aimé de toute l’aficion, apprécié de la bourgeoisie, Paul Daverat est incontestablement une personnalité très en vue en cette fin du XIXème siècle. On le retrouve même dans les bibliothèques…

En 1891 le romancier Hector Malot publie «Anie», un roman dans lequel il évoque les Landes et son incontournable tradition taurine. Anie, personnage central de l’œuvre, est une jeune artiste peintre qui découvre les fêtes de Habas. Le baron d’Arjuzanx, propriétaire d’un troupeau de coursières, lui explique que «la journée sera intéressante : les bêtes sont vives, et les écarteurs comptent parmi les meilleurs [...] : Saint-Jean, Boniface, Omer, et aussi le Marin et Daverat qui sont plutôt sauteurs qu’écarteurs, mais qui vous étonneront certainement par leur souplesse». Moussu le baron explique ensuite que « l’écarteur attend de pied ferme la bête qui se précipite sur lui, et au moment où elle va l’enlever au bout de ses cornes, il tourne sur lui-même et la vache passe sans le toucher ; il l’a écartée ou plus justement il s’est écarté d’elle. Le sauteur attend la bête comme l’écarteur ; mais au lieu de se jeter de côté, il saute par-dessus. Vous allez voir Daverat exécuter ce saut les pieds liés avec un foulard, ou fourrés dans son béret qu’il ne perdra pas en sautant … ».

Retour à la dure réalité. En 1885, Paul Daverat se fait sévèrement bousculer par Maravilla dans les arènes de Bordeaux. Le genou droit du torero est sérieusement touché. Paul ne s’en remettra jamais complètement. Il  parviendra à décrocher de temps à autre quelques succès, mais les jours de gloire semblent désormais révolus.

Comme tout passionné, Paul Daverat ne quitte pas pour autant les arènes. Il dirige et accompagne sa cuadrilla. En 1887, il ne peut résister à la tentation de se rendre à Saragosse pour sauter au-dessus de quelques toros. Quand la passion vous tient …

Le 10 mai 1888, dans les arènes de Bordeaux, le Phoenix essaie de renaître de ses cendres. Le public acclame une fois de plus l’homme qui a tant apporté à la course landaise… mais le héros peine à dissimuler sa fatigue. 

Paul Daverat participe maintenant à quelques courses. Le public peut encore admirer l’étendue de son talent. Comme à ses débuts, il réalise de magnifiques écarts, ponctués régulièrement  de superbes sauts dont il conserve le secret.

Le 13 janvier 1890, Paul Daverat, un des plus grands toreros de tous le temps, succombe en quelques jours à une simple grippe. Les jeux de l’arène viennent de perdre leur as des as ! Cruelle destinée ! 

A l’annonce de sa disparition, le peuple de la course sombre dans une profonde tristesse, épaisse comme une brume d’hiver.  

Paul Daverat est  enterré dans le boléro brodé d’or, offert, un jour de triomphe, par la reine d’Espagne. 

En 1947, Laurède  inaugure un monument commémoratif, réalisé par le talentueux Cel le Gaucher. Ce bas-relief rend  hommage à ce fils du vent et du sable, qui avec son génie et son courage a largement contribué à faire de la course landaise un art taurin à part entière.

 

 

 

 

 

 


 

  

Atano, un modeste génie de la piste

Patrice Larrosa


 

Jérôme Gimenez est né le 4 avril 1919, à Nay au pied des Pyrénées. Le lundi de pentecôte 1935, Jérôme tout juste âgé de 16 ans, fait le pari de descendre dans l’arène et de tenter un écart devant une pensionnaire de la maison Larrouture. Premier écart et une tournée anisée bien méritée !  Le lendemain, le ganadero l’invite à Soustons, non pas pour l’apéro mais pour son tout premier paséo. Sous un boléro d’emprunt, Jérôme tourne une vingtaine d’écarts et gagne le surnom d’Atano, en hommage à une célèbre dynastie de pelotaris de l’époque. L’année suivante, l’élève Atano passe en seconde puis en formelle chez Stétin.

Le 31 avril, le jeune prodige, aux écarts élégants et serrés comme un café turc, réalise, en place de Biarritz, en prélude à une brillante carrière, un surprenant et spectaculaire saut périlleux arrière, suerte totalement inédite et qui le restera.  

En 1937, Atano est engagé par Lafitte ganadero d’Eauze, et écarte aux côtés de Monaco. En ces temps-là, les écarteurs participaient à une vingtaine de courses par an, toutes payées à l’escalot. La concurrence était rude. Atano s’accroche et gagne l’estime du public.

Photo Jérôme Gimenez, le soir d'une victoire à Saint-Sever

 

 

 

 Après la guerre il signe chez Labat. Le voilà chef de cuadrilla. Le grand Joseph tient la corde. Mongis, Lalande, Robert, André II assurent le spectacle. Côté cornes la sévère Volontaria fait trembler les boléros. Seul Adrien Darrieulat, gloire des années 30, ose l’affronter à chaque sortie. Sérieusement blessé il devra passer le mouchoir à Jérôme. Les premiers affrontements sont rudes. Atano prend la mesure de sa redoutable adversaire et triomphe. Le duo fonctionne à merveille.

Affiche des fêtes de Maubourguet. Cuadrilla Atano - Escurial

 

En 1950, face à Volontaria, il remporte les  concours de Saint-Sever, Mont de Marsan, Orthez, Dax et Soustons. 

Atano à Chiouleben

 

 

 

 

 En 1955 et 1956, dans les arènes de Nogaro, Atano finit deuxième au championnat de France derrière le grand Maxime qui devient et restera son ami.

Atano et Maxime après le championnat de France à Nogaro

 

 

 

 

 

 

 

Atano collectionne les records d’écarts.  En 1948, il tourne 47 écarts à Doazit, en 1950, 68 écarts à Gabarret, 53 à Tartas en 1951,  52 à Nogaro en 1955, 51 à Amou en 1957… Au cours de la temporada 1950 Atano  totalisera 1450  figures devant les coursières… On comprend aisément la popularité de cet incroyable génie de la piste. Le 30 août 1953, dans les arènes de Marciac, il ose exécuter face à Volontaria, sa partenaire fétiche 3 superbes écarts sur le saut les pieds solidement liés. 

Cuadrilla Atano - Escurial

 

Ce formidable belluaire finit par séduire l’ensemble des critiques taurins de La Tuile : 

«Son sixième écart à Volontaria a été stupéfiant ! Il faudra que tu m’expliques où passe la vache sans te toucher ou que tu me fasses un dessin… Labat, demandez au ciel, si au moins vous avez là-haut des relations qu’il vous conserve ce bonhomme !» (Novillero en 1954). 

«Atano débuta Maroca et sur un départ splendide, sans céder un centimètre de trop à la bête, nous fit voir le meilleur écart de la course et … peut-être de la temporada. En dedans, lancée comme un bolide… Après ça il faudrait s’en aller. Garder cette image et s’en aller.» (L’Eclopé en 1959). 

«Quant aux écarteurs ce fut ce brave Atano qui remporta la palme avec 41 écarts, tous corrects et quelques uns supérieurs. Il écarta toutes les vaches. Par sa classe, sa correction, son élégance et sa gentillesse, Jérôme n’a pas usurpé la popularité dont il jouit.» (Ener en 1961). 

«Le sommet de la course restera la première sortie magistrale de Jérôme Atano face à la noble et idéale Trompetta. Attendant la bête bien dans l’axe, sans aucune perte de terrain, la bête glissant dans le creux de ses reins, Atano a enthousiasmé les aficionados et le public» (Sibor en 1964). 

«Je garde pour la fin Jérôme Atano qui n’a exécuté que quatre écarts mais qui a été l’âme de la course. Un grand chef de cuadrilla. Jérôme s’en va. Dommage pour nous et chapeau! Mon très cher ami la course perd en toi un grand torero, un très grand leader, un homme dans toute l’acception du terme» (Lou Binate en 1964).

Que dire de plus ?  Dans une interview donnée au journal  La Course Landaise, en octobre 1977 Atano confie au sujet de sa dernière course : «Joseph Labat voulait me faire signer un nouveau contrat. J’ai eu le courage de refuser cette terrible tentation. C’était fini. Je ne voulais pas que mes copains fassent mon travail et je ne voulais pas être mis à la porte. J’ai donc préféré partir de moi-même». 

L’histoire de la course landaise est riche du talent de ces modestes mais grands artistes, capables de hisser l’art taurin made in Gascogne au firmament du courage et de l’émotion, capables de se retirer sur la pointe des pieds après avoir défié, une grande partie de leur existence, la terrible mais magnifique pointe des cornes. 

Jean Chicoy, l’art et le courage made in Gascogne !

Patrice Larrosa


Bernard Lalanne voit le jour le 1er septembre 1824 à Coudures. A l’âge de 12 ans et demi, il affronte sa première vache dans les arènes de  Montsoué. Première tumade, premières frayeurs, premiers émois, un bras  endolori… et déjà un courage à toute épreuve. Pas question de renoncer. 

Chaque semaine, le petit Bernard suit avec enthousiasme et détermination les conseils prodigués par le docteur Dartos Moï, vétérinaire du village et créateur d’une des toutes premières écoles taurines. "Lou coche" s’acharne à perfectionner « l’escart dou gat esquirou » (écart du chat écureuil). Il s’agit  d’attendre dans une immobilité parfaite le passage de la coursière et d’en éviter les cornes au tout dernier moment par un petit saut sur le côté. A Laurède, à quelques lieues de là, les frères Darracq viennent d’inventer la feinte. Dès lors, le petit Lalanne n’a plus qu’une idée en tête : améliorer cette figure révolutionnaire, oublier le chat, l’écureuil, et devenir grand torero. 

A l’âge de 20 ans, à force de travail, Bernard a intégré le club très fermé des meilleurs feinteurs de son époque. Sa taille modeste (1m54) le dispense du service militaire, ce qui lui permet de poursuivre sans interruption une carrière prometteuse. "Tan petit, tan hardit"… 

En 1848, Bernard Lalanne, devenu Jean Chicoy (le petit Jean), reçoit le premier prix de la Madeleine. Il enchaîne les succès, triomphant dans toutes les fêtes coursayres de Gascogne.

En 1851, Saint Sébastien inaugure ses nouvelles arènes. Une  poignée de Landais font le déplacement, en quête de nouvelles sensations. Parmi ces privilégiés figure un Dacquois, un certain Mauméjan a l’idée de faire construire des arènes à Saint-Esprit, bourgade située à deux portées de cornes de Bayonne, mais rattachée administrativement au département des Landes. C’est là que seront données les toutes premières « courses à l’Espagnole » de l’histoire taurine de France. 

Le public est impressionné par le courage des toreros, la puissance et la combativité du bétail ibérique. Pourquoi alors ne pas proposer des spectacles réunissant tauromachie espagnole et course landaise ? Quelle bonne idée ! Une question demeure cependant…  Les écarteurs landais, habitués aux petites vaches, aux taureaux et autres bœufs de nos campagnes, oseront-ils affronter les terribles toros espagnols ?

Les 17 et 18 octobre 1852, Magescq franchit le pas et organise deux courses landaises inédites. Au menu, festival de feintes à la sauce gasconne, vaches de saison en robe des champs et, cerise sur le ruedo, farandole sauvage de toros navarrais façon Don Miguel de Poyaler. A l’heure de vérité, à l’heure du combat contre les monstres noirs venus d’Espagne, les toreros landais  hésitent. Le public s’impatiente. Des plaisanteries pleuvent des gradins… Seul, Jean Chicoy se présente en piste. L’écarteur de Coudures ne supporte pas les railleries. Il ne peut renoncer. Il s’avance fièrement sur la piste et lance au public «un taureau espagnol n’est qu’un taureau après tout, et dussé-je me faire ouvrir le ventre, il faudra bien que j’en essaie un !»

Autour de Jean le silence se fait. Laissons à Prosper Séris, témoin de la scène, le soin de nous conter la suite : « La porte du toril s’ouvre et, avec la vitesse de la foudre, le taureau s’élance sur Jean Chicoy. Celui-ci, qui à une témérité excessive joignait un rare sang froid, ne voulant pas s’engager à fond sur un premier écart, marque une feinte très large quand la bête est à quatre ou cinq mètres de lui, et il s’aperçoit que comme nos vaches landaises, le taureau espagnol obéit à la feinte. « Qué passera diou biban » dit Jean Chicoy à voix haute. Alors, à ce geste particulier à nos écarteurs, il enfonce fièrement son béret sur sa tête et la main gauche le long du corps, le bras levé, il attend le taureau de pied ferme. Par une de ces feintes rapides et serrées dont  il avait le secret, Jean Chicoy fit passer le taureau, avec une précision telle, que la bête tomba sur ses genoux et roula, par son élan impétueux, à cinq ou six pas… » Le triomphe qui suivit cette grande première fut lui aussi sans précédent. 

Ce tonnerre d’applaudissements incite les Duvignau, Camiade, Moustache et Cizos à rejoindre le grand Chicoy en piste. Tous maintenant  se mesurent, pour le plus grand plaisir du public, aux terribles toros espagnols. L’honneur des toreros landais est sauf. Une page de l’histoire de la course landaise vient de se tourner. Désormais nos courses intégreront régulièrement ce nouveau et magnifique bétail, et les Landais prendront l’habitude d’affronter, sans trembler sous leur béret, ces terribles fauves venus d’outre Pyrénées.

L’immense talent  et la renommée de Jean Chicoy lui ouvrent les portes de nombreuses arènes espagnoles. Consécration suprême, à Saint Sébastien il reçoit  une médaille en or, des mains de la reine Isabelle, fascinée par le courage du petit torero landais. La légende est en route… 

Véritable héros de l’arène, Jean aime avant tout le spectacle. Durant toute sa carrière, il recherchera à transmettre l’émotion ! La  quarantaine bien sonnée, il anime encore avec panache les arènes de la région. A Samadet, par un bel après midi de course, un célèbre cornu répondant au nom évocateur  de « lou Brillant » renvoie sans pourparler l’ensemble de la cuadrilla se reposer du côté des vestiaires… Jean, seul bipède resté en lice, exige en grand seigneur,  que ce monstre soit renvoyé dans sa loge afin que les tampons recouvrant la pointe de ses cornes soient retirés. L’art et le courage ! Retour du Brillant, cornes nues, regard noir, profond comme une nuit sans lune. Jean se pite au milieu de la piste. "Cop de chioulet" ! La bête fonce. Six feintes limpides, magistralement lumineuses, soulèvent les gradins et démoralisent lou Brillant qui finit par s’éteindre ! Ainsi torée Jean Chicoy de Coudures ! 

Quelque temps après, Jean assiste à une course donnée dans son village natal. Le temps de prendre retraite est enfin arrivé. En piste, le bétail malmène les acteurs. Jean, du haut des gradins, conseille, encourage, exhorte… «Le bétail est trop dangereux lui retourne l’un de ses anciens collègues». Jean sourit, se lève, quitte sa place pour rejoindre quelques instants plus tard la piste, sa dernière fille, âgée de trois ans dans les bras. «Ouvre la sixième loge» lance-t-il au vacher. La plus terrible des vaches de l’après-midi surgit comme le diable. Le maître s’avance, le maître appelle, la bête s’élance. Jean Chicoy, sa puce accrochée au cou, tourne alors un écart d’anthologie devant une assemblée saisie d’effroi et vibrante d’admiration ! L’art, le courage, et ce merveilleux  grain de folie qui aujourd’hui encore, grâce à toi Jean Chicoy, hisse haut les couleurs de notre grande tauromachie gasconne !  

Henri Duplat, l'ange-écureuil de Pontonx

Patrice Larrosa


 

Henri Duplat est né le 15 juillet 1939 à Saint-Geours de Maremne. Pour animer un peu ses longues journées d’adolescent, il participe à quelques courses de vaches, en amateur, avec ses copains. La première fois qu’Henri se retrouve en piste, il doit affronter une charmante pensionnaire de chez Latapy. La bête le charge ! Henri ne voit alors qu’une seule issue de secours possible : la voie des airs. Spontanément et à la surprise de tous, il franchit d’un bond le berceau des cornes. Ainsi naissent certaines vocations. Henri sera donc sauteur, le champion des sauteurs. Il fait ses grands débuts le 25 mars 1962, sur le sable de Pomarez devant des cornes de chez Labat.

 

 

 

En 1964, l’Ecureuil (c’est le surnom que lui donnent ses nombreux admirateurs pour son agilité, son élégance et son talent) se place deuxième au championnat de France derrière Michel Agruna, auteur la même année du tout premier saut de l’ange de l’histoire de la course landaise. Henri Duplat remportera le titre l’année suivante et conservera sa couronne de champion pendant  6 années consécutives.

Henri est un torero artiste. Il aime le spectacle. Souvent, quand il assure le rôle de second, il se laisse poursuivre par la vache, se fait rattraper, se retourne,  caresse furtivement les cornes de l’animal et disparaît d’un bond derrière la barrière pour le plus grand plaisir du public.

 

 

 

 

Le 11 mai 1972, les arènes de Dax sont en fête ! A l’occasion de la corrida de l’Ascension, Henri Duplat, l’ange-écureuil de Pontonx, va prendre son envol pour effectuer un saut périlleux entre les cornes menaçantes d’un toro de combat. Cet exploit constitue une grande première dans l’histoire de la tauromachie en France.

Au cartel, Calatraveno, Ruiz Miguel et Gregorio Lalanda face à un lot de «6 Guardiola 6» redoutablement armés. La course se déroule comme un dimanche de printemps, lumineux mais tranquille. Sort le quatrième bicho de l’après-midi. Henri Duplat, jusqu’alors assis bien sagement sur les tendidos, se lève, franchit d’un saut la barrière et marche vers le centre de la piste. Aussitôt, les peones du «Calatraveno» prennent l’intrus en chasse. Le toro se mêle au cortège obligeant les bipèdes à se réfugier derrière les planches. Henri profite de cette brève interruption pour regagner le ruedo et attendre la charge de la bête.

De ses 485 kilos, «Fleiteoso» s’élance. Rien ne pourra l’arrêter désormais. Le Landais ne bouge pas. Le public retient son souffle. Les pointes ne sont plus qu’à quelques centimètres… D’un magnifique saut périlleux Henri Duplat s’envole entre les cornes et franchit cette montagne de rage et de muscles. Telle est la tauromachie en Gascogne ! Les gradins s’enflamment, laissant toro et toreros sous l’effet de la surprise. Le mundillo s’arrête, le temps de fixer cette image pour l’éternité. La maréchaussée arrive au galop dans le callejon. 

Sous les cris du public clamant le nom de son héros, «Du-plat, Du-plat, Du-plat...» Henri d’un bond aussi magique que le précédent regagne sa place comme si rien de rien n’était. Comment poursuivre ce contrevenant, fraîchement entré dans la légende, sous les acclamations de tous les amphithéâtres ?  La Loi a ses raisons que la raison parfois doit ignorer. Les forces de l’ordre abandonnent, la corrida se poursuit…

Au toro suivant Ruiz Miguel triomphe. Une oreille tombe du palco!  Le maestro demande  à Henri Duplat de le rejoindre. Il lui remet le pavillon et insiste pour partager le tour de piste en sa compagnie. Sur les étagères c’est le délire ! Les arènes debout rendent un vibrant hommage à Henri Duplat, ce valeureux landais qui, après Jean Chicoy, Joseph Coran, et quelques autres courageux, vient de prouver, une fois encore, que la tauromachie landaise ne craint pas d’affronter, à l’occasion, les dangereux toros espagnols. 

Hélas, la tauromachie se transforme parfois en la pire des tragédies. 

Le lundi 4 septembre, Henri Duplat participe à la course landaise des fêtes de Pontonx. Sa cuadrilla vient d’affronter le traditionnel taureau maison, sans corde, pour le plus grand bonheur du public, venu acclamer ses champions. La bête refuse de regagner sa loge. Henri Duplat décide de lui passer la corde au cou. A proximité d’un refuge, il glisse, perd l’équilibre. Le toro fond sur lui, l’accroche, le fait rouler au sol, le piétine. Henri parvient à se relever mais s’effondre aussitôt derrière la talenquère. Dans l’ambulance qui le conduit à l’hôpital de Dax, Henri Duplat lâche ces quelques mots... «je vais mourir». Transféré à Bordeaux en urgence, le torero décèdera quelques jours plus tard, le 8 septembre, laissant sa femme Christine, Richard son petit garçon de 3 ans, et tout le peuple coursayre de Gascogne sous le coup d’une terrible émotion et d'un profond chagrin.

La course landaise se montre parfois d’une grande cruauté. Comment supporter de voir s’envoler à tout jamais un ange-écureuil par delà les étoiles ?

Marcel Forsans, le Poulidor de la Mecque

Patrice Larrosa


 

Marcel Forsans est né à Pomarez, La Mecque landaise, Le 20 mars 1929. Il descend dans l’arène, la première fois à l’âge de 17 ans, et se fait remarquer face à des pensionnaires de René Larrouture qui animent à cornes que veux-tu une course mixte organisée par l’Union Sportive Pomarézienne. Le vieux ganadero se montre encourageant : «Petit, pot ana. Qu’arriberas !». L’année suivante, Marcel se voit offrir un contrat pour deux jours de course à Souprosse. Marcel s’y rendra à bicyclette et ne le regrettera pas. 3000 francs pour quelques tumades et le plaisir de tourner une série d’écarts bien serrés devant un public qui l’acclame ! Le bonheur ! Le soir même, pour fêter ce premier succès, Marcel se retrouve en compagnie de Duvignau, son cordier, devant un ortolan cuisiné par Dupérier ! C’est fou ! 

L’année suivante, les rangs de formelle décimés par une série de blessures, Marcel se voit propulsé en première ligne. Quand faut y aller… et de toute façon, Marcel n’a peur de rien ! Deuxième  au concours d’Orthez, troisième à celui de la cité thermale où il se fait remarquer en signant le plus bel écart de la soirée. 

En 1949, Marcel signe chez Labat pour revenir chez Larrouture l’année suivante.  Ce jeune torero veut multiplier les expériences, affronter les vaches les plus dures, travailler avec les meilleurs écarteurs, perfectionner sa technique, sa connaissance de la course… Marcel veut briller sous son boléro.

En 1950, il signe 72 écarts à Orthez, 58 à Aire et se hisse à la quatrième place en fin de saison avec un total de 1040 écarts. Un record ! L’année suivante, il apparaît comme un maître de l’écart classique. Le public apprécie son engagement, sa puissance, sa précision face aux cornes en dépit d’un saut encore un peu disgracieux. 

1951. Marcel finit troisième avec un total de 1009 écarts. Conseillé par Marcadé et Henri Duvignau le jeune Marcel affiche désormais l’assurance d’une star de la piste. La presse est unanime. « Impossible de faire mieux en course landaise ! Tout y est : présentation, élégance, finesse d’exécution et beauté classique ». 

En 1952, Marcel Forsans tourne 1259 écarts et termine troisième. L’année suivante il devient chef de cuadrilla. Challenge de l’Armagnac, challenge Landes Béarn. 1281 écarts au compteur ! Marcel Forsans  termine à la deuxième place. En 1954, Marcel effectue son service militaire à Bordeaux. Les permissions lui offrent le temps  de se rendre aux arènes et d’enlever les concours de Dax,  Orthez, Pomarez, Montfort… 1955, l’ascension continue. Retour chez Labat avec de nouvelles partenaires : Diamenta, Tosca, Volontaria, Arbolaria…Marcel est promu vedette de la fiesta brava landaise. Les critiques taurins le reconnaissent désormais comme «l’un des maîtres du toreo moderne». 

1956. 1er prix à Dax, Mont de Marsan, Orthez. Nogaro organise le tout premier championnat de France de l’histoire de la course landaise. Maxime (Robert Goeytes), couronné champion, est talonné de peu par Marcel Forsans. Quelques centièmes de points séparent les deux hommes. Commence alors une interminable série. En 1958, 1961, 1963 et en 1964 Marcel Forsans se hisse en finale mais n’obtient cependant que la seconde place ! Ah ce terrible syndrome de la seconde place, bien connu des supporters de l’USD et des aficionados du Tour de France… 

Marcel Forsans ne désarme pas. C’est un torero de caractère. On ne naît pas Gascon pour rien nom de diou ! Gérard Darrigade nous livre, au milieu des années soixante,  un portrait éloquent de l’artiste : «Le grand public ne connaît pas Forsans. Il l’imagine, à tort, orgueilleux, présomptueux, autoritaire, alors qu’il est fier, sûr de son art, volontaire. Songez que depuis quelque dix ans, chaque dimanche en Chalosse, en Armagnac, en Béarn, il se fait siffler, injurier même, parce qu’il écarte… ou qu’il n’écarte pas ! Mais le dimanche suivant, il est là, toujours sous les huées et les sifflets… Oh non, il n’a pas mauvais caractère… «Qué souy toustem ségoun» m’a-t-il dit au soir de Nogaro, avec le sourire, sans acrimonie, en sportif. Cinq fois deuxième au championnat de France… c’est tout de même une performance dans la régularité qui sera bien difficile à battre. Je tiens Marcel Forsans pour un grand bonhomme. En langage de comédien, on dirait qu’il a de la présence. C’est la tour de contrôle de la course landaise. Il aura marqué toute une époque de notre sport ancestral».

 

En 1971, Marcel Forsans annonce qu’il replie définitivement le boléro. Il a alors 42 ans. Le 4 septembre 1972 pourtant, il réapparaît à Castelsarrazin, défile fièrement  au son de la Cazérienne et signe les plus beaux écarts de la soirée. Deux ans plus tard, une méchante blessure dans les arènes du Houga force Marcel à mettre cette fois un terme définitif à sa brillante carrière. Ce torero d’exception ne pourra cependant s’empêcher de revenir, de 1975 à 1978 en qualité de teneur de corde… La passion taurine a ses raisons que la raison ne connaît pas !

Dans une de ses dernières interviews, cet écarteur de caractère prodigue quelques conseils à «ceux qui sont aujourd’hui en haut de l’affiche : qu’ils restent humbles, il ne faut surtout pas se monter le coup. Ce n’est que sur la durée et la constance que se fait la renommée. Pour l’instant nous constatons qu’il y a de bons jeunes. Si nous devions comparer les époques, nous dirions que physiquement, nous étions plus costauds. Maintenant la plupart sont menus, sveltes, mais leur courage est identique au nôtre, et c’est une grande chance pour la course landaise qui reste pour nous une belle et grand famille où tout le monde se reconnaît.»

 

Marcel Forsans nous a quittés le 27 juin 2014, à l’âge de 85 ans. Cet éternel deuxième a rejoint, c’est certain, la première place sur l’éternel podium des champions de l’arène. Cela, aujourd’hui, tout le monde  le reconnaît.

1976 : l'inauguration des arènes de Montaut (Document de l'INA)

Les arènes constituent l'un des patrimoines architecturaux les plus originaux des Landes. C'est en effet dans ce département, et essentiellement au sud d'un axe Dax – Mont-de-Marsan – Gabarret, que l'on trouve la plupart de ces espaces dédiés à la tauromachie, et en particulier à la course landaise. La Chalosse, terre de prédilection de ce sport, en concentre la majorité, près de 80 sur 92, dont plusieurs ont été construites grâce au bénévolat de l'ensemble de la population.

C'est le cas de celles de Montaut, petit village chalossais qui peut s'enorgueillir d'une très grande ancienneté de sa tradition tauromachique. Son nom apparaît en effet pour la première fois dans des lettres patentes de janvier 1648 portant interdiction de la « course du taureau » dans tout le diocèse d'Aire-sur-l'Adour. Cette pratique de faire courir un bœuf ou un taureau encordé dans les rues des villes et des villages avait cours au moins depuis le XIIIe siècle à Bayonne et depuis le milieu du XVe siècle en Chalosse. On retrouve Montaut en l'an IV de la République (juin 1796) à l'occasion d'un projet de course porté par les jeunes de la commune. Ils déclarent d'ailleurs « qu'il serait honteux pour eux de laisser ternir la gloire que la commune de Montaut s'est constamment acquise par ses brillantes courses », et décident que celle-ci devrait se dérouler sur la Place de Domane. Ce lieu prit très vite, comme dans d'autres villages voisins, le nom de « Place de la Course ».

Tout au long du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, Montaut va perpétuer chaque année cette tradition lors de ses fêtes patronales du début du mois de septembre mais sans disposer d'arènes fixes. Au début des années 1970, naît l'idée d'en construire enfin et de mobiliser l'ensemble de la population afin qu'elle participe de manière bénévole aux travaux. Grâce à l'intervention de l'architecte montois M. Depruneaux, elles sont édifiées en deux ans sur une ancienne motte castrale dominant la vallée du Gabas, et inaugurées en ce début d'été 1976. Bâties en béton avec des gradins en amphithéâtre pouvant accueillir un peu plus de 1 000 spectateurs, elles font référence au modèle espagnol mais n'en adoptent pas la forme ronde. Comme dans celles d'Amou, de Pomarez ou de Saint-Cricq-Chalosse, la piste est oblongue et se rapproche ainsi de la forme traditionnelle des arènes de course landaise en fer à cheval. Cette pratique du bénévolat pour doter des communautés villageoises d'arènes s'est perpétuée jusqu'à nos jours, comme on a pu le voir en juin 2013 lorsque la petite commune de Renung, dans le Tursan, a inauguré les siennes à la suite d'une telle mobilisation.

François Bordes

Transformer la course landaise : le début des débats...

Patrice Larrosa


Le  17 octobre1852, dans les arènes de Magescq, pour la première fois, un écarteur landais, le célèbre Jean Chicoy affronte des toros espagnols, issus de la ganaderia De Don Miguel  de Poyaler. Cette tarde historique va marquer un tournant dans l’histoire de notre sport régional. Les vaches gasconnes vont devoir céder leurs loges à un bétail plus exotique en provenance de la péninsule, les acteurs promus toreros vont se parer d’or et d’argent, la musique  va adopter des accents carménistes… La course landaise va désormais puiser son inspiration au cœur de la tauromachie espagnole. C’est une véritable révolution culturelle qui va opposer, avec  l’apparition des courses hispano-landaises,  les défenseurs de la tradition aux rénovateurs, convaincus de la nécessité de transformer la course landaise afin de lui garantir un avenir meilleur.

En ce début de troisième millénaire, le débat est loin d’être clos. 

En attendant la reprise de la saison et afin d’animer un peu la longue trêve hivernale,  je vous propose la lecture d’un article paru le dimanche 4 août 1878, en page 3 du « Courrier de Dax ». Il y a bientôt 138 ans, un écarteur landais en retraite, préférant garder l’anonymat, prend sa plus belle plume  et propose, à travers une critique parfois acerbe, des solutions pour éviter à notre chère course landaise de  sombrer dans l’oubli. Avertissement : certains passages peuvent heurter les coursayres les plus sensibles… 

«Nous sommes aujourd’hui trop rapprochés de l’Espagne, où l’art tauromachique est à son apogée, pour prendre encore plaisir à nos course par trop primitives.  La mauvaise tenue de nos écarteurs, leur toilette plus que négligée, d’une propreté plus que contestable, leur tournure grotesque devant le taureau, leurs pirouettes pendant et après l’écart, l’absence complète d’écarteurs-amateurs comme au bon vieux temps ; cette vieille vache, dangereuse cependant , nous le savons mieux ou autant que personne, qui ne part qu’à six pas ; cette autre  qu’on n’ose plus écarter, tant elle est devenue rouée ; cette corde qui la  tient comme un animal apprivoisé, selon la plaisante expression de tous les étrangers ; tout cela est d’un autre temps et ne saurait plus plaire au moins difficiles. Et puis ce désastre absolu pendant la course, cette absence complète d’organisation et de discipline, chacun faisant ce qu’il veut et quand il veut, d’où il résulte souvent qu’une vache ou un taureau aura 10 écarteurs, qui ne font que se gêner mutuellement, quand une autre n’en aura pas un seul ! Etc... etc... etc... 

Les côtés désagréables et défectueux de nos courses landaises n’échappent plus à personne. Tout le monde s’en détache peu à peu. Il faut donc les modifier et les essais plus ou moins heureux, tentés jusqu’à présent doivent nous aider à trouver une solution pratique. La chose est-elle donc si difficile ! Nous ne le croyons pas. 

A défaut d’autres, et pour donner de l’élan à cette transformation que nous croyons indispensable, si nous voulons que cet amusement national ne disparaisse pas bientôt, voici un plan conçu et médité entre quelques vieux tauromaches du bon cru de la Chalosse. Il me semble assez bon et assez facile à réaliser, en attendant mieux.

Les réformes à apporter dans nos courses doivent avoir pour but de leur donner un peu d’éclat et de brillant et de rompre leur monotonie écœurante. Pour cela il faut du bétail excellent, une cuadrilla convenable, et arriver à la variété des exercices. 

Nous devons emprunter à l’Espagne  ses vaches et ses taureaux qui sont supérieurs aux nôtres par leur vivacité et leur brio. Cela a été compris, et depuis quelques années déjà, nos Ganaderos landais font venir, chaque année, un certain nombre d’animaux d’au-delà des Pyrénées.

Nous devons également lui emprunter, dans sa manière de faire les courses, ce que nous pouvons imiter sans trop de difficultés, tout en conservant aux nôtres leur caractère national :

En 1ère ligne, le costume ! C’est plus facile qu’on ne le croit, et si l’habit ne fait pas toujours le moine, il aide singulièrement à faire le Torero et il aiderait de même à faire l’Ecarteur. La vue d’une cuadrilla élégante et toute brochée d’or et d’argent donne déjà aux spectateurs une satisfaction  qui fait absolument défaut dans nos courses landaises.

Nos landais costumés à l’espagnole et munis d’une cape, la corde est-elle encore nécessaire ? Il est en effet, permis d’affirmer, d’ores et déjà, que deux Landais inexpérimentés, munis chacun d’une cape, vaudront mieux, soit pour le protéger et défendre un écarteur en danger que toutes les cordes du monde ! D’un autre côté, n’est-il pas permis de croire qu’un animal sans corde, libre de ses mouvements, doit être plus vif, plus sauvage et bien meilleur ! 

Il faut que les propriétaires de troupeaux aient toujours du bétail frais et dispo ; et pour atteindre ce but ils doivent, chaque année, en renouveler le tiers ou la moitié.

On doit avoir une cuadrilla mixte, composée de 3 chulos-banderilleros, qui serviront d’instructeurs pour nos Landais, et de 6 à 7 écarteurs, exactement costumés comme les Espagnols, à part la coiffure nationale qu’on pourrait leur conserver.

Les sauteurs, et il en faudrait au moins deux, si c’est possible, choisiraient eux-mêmes les animaux les plus aptes à être sautés.

Après le premier acte des écarts, des sauts avec et sans garrocha, et quelques passes faites à l’occasion par les Espagnols, viendrait la pose de banderilleros. A cet exercice, il faudrait initier nos Landais, et pour cela, un Espagnol et un Landais devraient simultanément les poser, chacun à tour de rôle, l’Espagnol le premier et le landais après lui. 

Un point essentiel et tout à fait en dehors de nos habitudes, il faudrait, toujours, faire la course très courte, courte et bonne ; deux heures et demie, ni plus ni moins. Quand on dépasse cette limite, on fatigue les écarteurs, on fatigue les animaux qui perdent de leur ardeur et, qui plus est, on fatigue les spectateurs.

Qui formera la Cuadrilla ?  Les écarteurs Landais sont incapables, pour le  moment du moins, de se réunir et de s’associer dans ce but. Il faut donc les y aider.  Des Ganaderos intelligents peuvent seuls et doivent le faire ; et nous ne doutons pas qu’ils ne tarderaient pas à y trouver de sérieux avantages, plus rémunérateurs que leur manière actuelle de procéder.

Ainsi munis, et d’un bétail suffisant et d’une bonne cuadrilla bien organisée, ils pourraient traiter d’avance, pendant l’hiver, avec tous les centres importants où l’on fait des courses. On pourrait traiter de deux façons ces centres, ou à forfait, ou accepter la recette comme rémunération. Ce dernier mode serait pour le public une garantie de tout le soin que les ganaderos mettraient à faire de bonnes courses…

Voilà un petit ballon d’essai que je lance dans les jambes de nos intelligents ganaderos et des amateurs de course landaise. S’il éveille assez leur attention pour leur donner l’idée de tenter quelques améliorations heureuses, j’y applaudirai des deux mains ; ce n’est pas sans un vif regret  que je vois le spectacle qui était le premier et le plus grand attrait de notre jeunesse, dégénérer peu à peu et courir le risque de tomber bientôt dans l’abandon et l’oubli.»

Y. Z. Ecarteur en retraite, Mugron, le 27 juillet 1878

Que  Monsieur Y. Z. de Mugron se rassure. Certaines de ses propositions semblent avoir été entendues (le bétail, le costume, les sauteurs…) et la  course landaise n’est pas encore tombée dans l’abandon et l’oubli.  Le débat se poursuit …. Puisse t-il aider notre séculaire tradition taurine gasconne à ne jamais fléchir face aux mauvais coups de cornes, parfois imprévisibles, du destin.

Robert Boisvert, le Cordobès landais

Patrice Larrosa


Robert Boisvert nait à Arcachon, le  mars 1912. Très tôt sa famille vient s’installer dans les Landes, à Begaar. Le chemin qui conduit à l’école du village passe à proximité de la ganaderia Ducasse. Le petit Robert s’attarde souvent du côté de ces mystérieuses vaches venues des lointaines dunes landaises. Il admire leurs robes caramel, leurs museaux chocolat, leurs regards menaçants, profonds comme la nuit, et leurs cornes... Ah leurs cornes… Lou coche tombe amoureux ! Un jour viendra…

A 17 ans Robert décide de se lancer dans l’aventure. Aignan est le lieu de sa première confrontation. Il réalise avec succès ses premiers écarts. Robert Boisvert est agriculteur et ne roule pas sur l’or. Il habite maintenant  Pontonx. Il se rend à pied à ses premières courses : Téthieu, Saint-Vincent de Paul… Ses compagnons lui prêtent un vieux boléro pour défiler. Pas question cependant de risquer d’abîmer ce costume de lumière qu’il retire avant l’affrontement. Cet apprenti torero, pétri de talent et de modestie fait donc ses premiers pas en chemise et pantalon blancs. 

Porté par une popularité précoce, Robert reçoit le surnom de Monacot, en souvenir de Jean-Baptiste Planté, talentueux écarteur disparu en 1908 à l’âge de 26 ans et connu dans le milieu coursayre sous le nom de « Omer II » puis « Monacot ». Robert, en réponse à cet hommage, invente une suerte très personnelle qu’il baptise « monacolina ». Dans un entretien avec Christian Tastet, en 1988, pour le magazine « La Talenquère », Robert explique : « J’écartais, je feintais, je faisais les deux. Je réussissais peut-être mieux dans les feintes même devant les vaches anciennes qui se laissaient difficilement tromper. Comme je feintais les bras croisés, j’avais peu de défense ce qui m’a valu de rudes contacts avec les « marraines ». La monacolina était une feinte de mon invention ; la vache galopait sur moi, alors je l’attendais les bras croisés et un genou à terre ; je me relevais le plus tard possible pour avoir juste le temps de feinter ». 

Dans les années trente, le bétail, accompagné par un vacher et son chien, se déplaçait souvent à pied, au rythme d’une docile bretonne au cou de laquelle pendait la  « toumbe », cette grosse cloche qui annonçait l’arrivée des coursières. Monacot aimait de temps à autres participer au voyage. Il racontait avec malice ce soir d’été où, entre Condom et Plaisance, les hommes  s’endormirent à la belle étoile en bordure d’un champ. A leur réveil, les "baques" avaient disparu, attirées par la blondeur appétissante des blés… La course avant la course.

A cette époque, les toreros donnaient souvent deux courses dans le même village afin de  rentabiliser les déplacements. Ceux qui remportaient les premiers prix aidaient alors leurs équipiers à régler les notes d’hébergement. Fraternelle générosité, solidarité des temps difficiles.

Après guerre, de 1950 à 1960, Monacot est au sommet de son art. Sa vaillance, sa modestie, la sincérité de sa monacolina lui valent une grande popularité.

Paul-Christian Narran, en 1979, dans la revue « Folklore et tauromachie » écrit : « Monacot était une figure attachante et pittoresque de notre sport ancestral. Il était notre Cordobès landais.  C’était un porteur de joie, un cas unique, un torero bien de chez nous ».

Bien avant le « saut de la grenouille », notre Cordobès gascon, béret vissé sur le crâne, assurait toujours le spectacle. Bravo maestro !

Monacot prendra une retraite bien méritée auprès des siens à Bénesse lès Dax où une rue porte aujourd’hui  son nom. Cette étoile de la course landaise filera en 1989 pour un dernier écart, genou à terre, dans les cieux  infinis des héros de l’arène.

Giovanni Dionori, l'élégance italienne à la mode gasconne

Patrice Larrosa


Giovanni DIONORI,  l’élégance italienne à la mode gasconne

Giovanni DIONORI est né à Rome le  3 janvier 1879. A 18 ans il  s’engage comme acrobate dans un des plus grands cirques français de l’époque, le cirque Cagniac. Lors d’une tournée dans le sud ouest, il découvre, par hasard, la Course landaise. C’est un véritable coup de foudre ! Giovanni  veut devenir torero. Il passe sans transition de la piste du cirque à celle de l’arène. Premiers écarts à Estang. Le public landais tombe  sous le charme de ce  jeune romain qui remporte dès 1897 le premier prix à Saint Martin d’Oney et à Saint Paul lès Dax. 

Dès ses débuts en piste, celui que le public surnomme affectueusement « Gio » affiche un style  inédit, très personnel qui va rapidement séduire la grande majorité des  coursayres : corps droit, pieds joints l’artiste cite de loin, attend sans bouger avec un calme olympien. Au passage de la corne, Giovanni, talons collés, se jette  de côté par un double sautillement rapide, en zigzag, suivi d’un vif et élégant demi-tour. Le tour est joué !

Ce jeu de jambes si particulier suscite l’enthousiasme mais provoque également une vive polémique.  Quand on lui demande  d’expliquer son interprétation si peu orthodoxe du classique écart landais, Giovanni évoque sa petite taille et la nécessité pour lui, au moment de tourner son écart, d’effectuer un petit saut, pieds joints, afin de ne pas être accroché  par la corne ou les sabots. Deux petits sauts pour l’homme mais un grand pas pour la tauromachie si l’on en croit  les meilleurs critiques taurins du moment taurins qui ne tarissent pas d’éloges à son égard : « Giovanni rassemble toutes les qualités qui lui donnent la priorité sur ses camarades : sobre, poli, correct, toujours gracieux et élégant dans son travail, il affronte les vaches très dangereuses par des écarts très serrés et les nouvelles par des quiebros exécutés avec une finesse et une agilité remarquables, dans le berceau des cornes » (Amiel en 1905) ou encore « Giovanni restera une figure personnelle et spéciale dans le toreo landais. Correct dans sa tenue, sérieux dans ses fonctions […] Giovanni occupe dans sa cuadrilla la meilleure place, celle qui convient à son caractère et à ses aspirations » (Clic-Clac en 1908) et pour finir « J’ai en haute estime ce torero délicat qui sait se montrer respectueux de la critique, qui accepte avec résignation les décisions des jurys. J’admire la conduite de cet homme qui depuis longtemps s’était spécialisé dans le travail des vaches légères et qui, aujourd’hui, par fierté professionnelle, par devoir autant que par intérêt affronte les « vieux fusils » … ». (Cravache alias Le Carillonneur, critique taurin, juillet 1912).

Giovanni séduit par son élégance, sa bravoure, son sens du combat. Tout au long de sa brillante carrière, il va collectionner les  premiers prix établissant  des records avec 12 1ers  prix en 1903, 13 en 1908, 10 en 1909, 9 en 1910… En juillet 1914, à la veille de la Grande guerre, il exécute à Soustons, 61 écarts et  remporte triomphalement la première place. Giovanni va  également cumuler les blessures : en 1907 à Aire sur l’Adour il reçoit de sérieux coups de cornes dans le bas ventre, en 1911 à Soustons une corne traverse  la cuisse gauche, en 1913 à Bordeaux, la cuisse droite est transpercée comme en  1917 à Biarritz….  Au fil des saisons, le corps de Giovanni se couvre de cicatrices portées comme autant de trophées attestant  de la sincérité de son engagement en piste,  de sa détermination à figurer parmi les meilleurs.

Le 9 septembre 1923, à Manciet, Gabillana, pensionnaire de chez Barrère, fauche le  torero en pleine gloire. La corne pénètre la jambe  gauche. La bête s’acharne, ramasse Giovanni impuissant et le promène autour de la piste tel un pantin désarticulé… 

Giovanni décède six jours plus tard, à Dax,  des suites de cette terrible cornada. Le rideau tombe brutalement mettant prématurément un terme à une fabuleuse épopée.

L’aficion gasconne est frappée en plein cœur ! La Course landaise, en deuil,  vient de perdre un de ses héros. La mort de Giovanni est  annoncée dans plusieurs quotidiens parisiens.

La passion pour la course landaise a conduit également Giovanni à mener des combats en dehors de la piste. En 1906 il entraîne  ses équipiers à le suivre dans un mouvement de grève afin d’obtenir de meilleures rémunérations. Giovanni est également à l’origine de la  création de la Mutuelle des toreros. Il possédait la carte d’adhérent portant le numéro 1, numéro emblématique illustrant à merveille sa brillante carrière.

Commentaires (1)

Laborde
  • 1. Laborde | 15/02/2016
Juste une petite correction en ce qui concerne la biographie de Marcel Forsans, très intéressante au demeurant : il est décédé, en réalité, à Dax, le 27 juin 2014 .javascript:void(0);
Laborde

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Date de dernière mise à jour : 06/07/2018