Le Billet du Jour. En tout, l'excès est un défaut

MP   Le Billet du Jour   Michel Puzos

CR

Je lisais récemment un article que Maître André Poudenx avait écrit dans les années 70, donnant ses impressions sur le comportement des acteurs et du public après avoir assisté à une course landaise à Pontonx sur l'Adour, retournant aux arènes après plusieurs années d'abstention.

Les constatations pertinentes et très objectives de ce Landais pur sang et partisan convaincu de nos traditions étaient au plus haut point intéressantes.

Maître André Poudenx n'était pas de ceux qui dénigraient le présent pour faire la preuve de leur fidélité au passé. Il jugeait sainement la course landaise de son époque, lui découvrait de belles qualités et même sous certains aspects une supériorité sur celle qu'il avait connue dans le premier tiers de son siècle. Il rendait particulièrement hommage aux écarteurs qu'il venait de voir à Pontonx, louait leur vaillance et aussi leur parfaite tenue.

A côté de cela, cet éminent observateur était frappé par l'attitude du public qu'il trouvait amorphe, passif... et ce qu'il constatait à Pontonx par une fraîche nuit de septembre se confirmait un peu partout dans les arènes, à en croire les comptes rendus des courses de l'époque.

Si l'on exceptait les grands concours où régnait une évidente passion, et quelques rares places comme celle de Pomarez, où subsistaient des séquelles de ce qu'avaient été les délires coursiers d'antan, les spectacles taurins ne connaissaient en général que des réactions populaires tempérées. On applaudissait peu, un peu plus lorsque le speaker s'emballait sur un écart ou tout simplement en donnait l'ordre. Et quand les choses n'allaient pas, on ne protestait que faiblement. J'ai pourtant souvenir dans ces années 70 de bien belles broncas et de publics en délire... mais il est possible que Maître Poudenx et moi-même nous ne fréquentions pas les mêmes arènes. 

Il est vrai que sans réactions du public, les courses, aussi bonnes et valables soient-elles, et même davantage que celles d'un temps plus ancien, apparaissaient moins vivantes. Maître Poudenx le regrettait, et sans doute avait-il raison.

Mais en analysant cette évolution on peut également y décerner une louable amélioration de la mentalité des spectateurs, parallèle à celle des acteurs. Et les remarques que faisait Maître Poudenx à l'époque pourraient être reprises aujourd'hui et même amplifiées. La correction, la bonne tenue, l'esprit de discipline chez les écarteurs sont considérés comme bénéfiques pour la bonne réputation des courses. Certes, il peut y avoir parfois quelques dérapages mais ils sont rares et rapidement maîtrisés... et punis s'il est besoin.

Par contre, l'observance générale de ces mêmes qualités dans l'attitude du public fait perdre à nos joutes traditionnelles une partie de leur incomparable charme. Le mieux serait-il donc ici l'ennemi du bien ? On ne saurait pourtant décemment souhaiter le retour aux errements antiques, comportant pour les jeunes belluaires landais qui s'offrent en spectacle pour notre plaisir et pour leur gloire, le risque d'entendre une foule déchaînée, avide de cruels holocaustes, vociférer à leur adresse, à côté de quelques bruyants vivats, des bordées de grossières et méprisantes injures.

Car c'était bien là, autrefois, le lot des écarteurs lorsqu'ils étaient trahis par la réussite. Ils subissaient la hargne mauvaise et contagieuse d'un public sans scrupules qui était persuadé qu'en passant au guichet il avait acquis le droit de hurler, d'insulter, de ridiculiser les malchanceux. On ne comprenait pas la peur, ou parfois la mauvaise forme ou la blessure, de celui qui restait derrière le refuge, et on le traitait dans un patois bien alambiqué de "grand fainéant". On ne pardonnait pas non plus les mauvais écarts en traitant l'écarteur de "bon à rien".

Autre temps, autres moeurs : nos aïeuls ne connaissaient pas d'autres spectacles dans nos villages que les combats taurins. Ils ignoraient le théâtre, le cinéma, toutes les distractions pubiques où s'imposent le silence, l'écoute, la retenue, le respect envers les artistes et les spectateurs voisins. Il n'en est plus de même aujourd'hui. Tout le monde connait les règles d'une honnête politesse et, dans la grande majorité, les applique.

Mais voilà que dans le domaine qui nous occupe, on en vient à pêcher par excès. Voilà que l'on prend l'habitude d'observer, aux arènes, le même comportement que dans les salles de spectacle, et qu'ainsi on nuit à l'ambiance particulièrement chaude et prenante dans laquelle toute course landaise devrait se dérouler. Donc, en tout l'excès est un défaut.

Vous me direz que parfois les spectacles ne méritent pas de s'esbaudir, dans un sens ou dans un autre. Certes... Mais au moment où les courses reprennent, formons le voeu de voir tout le monde et chacun de nous se pénétrer de cette vérité, et régler sa conduite dans un (peut-être difficile, mais certainement possible) accomodement d'exaltant enthousiasme, de vives réactions, de critique raisonnée et de saine correction. Les passionnés que nous sommes pour notre art taurin, et les supporters admiratifs que nous sommes aussi pour nos torères, en sont capables.


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