2006-2016 Rétrospective. L'Ecarteur / Où en est la course landaise

6 Avril 2007. L'ancien ganadero Jean-Charles Pussacq a formé un nombre incalculable de jeunes toreros. Il nous donne dans sa chronique son point de vue sur l'écarteur.


L'Ecarteur (Jean-Charles Pussacq)

Les écarteurs proviennent tous des Landes, du Gers ou de quelques départements limitrophes. La plupart d'entre eux débutent actuellement à l’école taurine, gérée par la Fédération Française de la course landaise, où ils reçoivent une formation et une éducation à l’art taurin landais. Mais ce passage par l’école taurine n’est pas obligatoire et certains jeunes débutent comme par le passé dans des ganaderias de seconde. Autrefois les jeunes débutaient en s’essayant dans les courses de novillos ou d’amateurs, lorsqu’une vache leur étair réservée.

Au début ils écartent par passion, faisant preuve de courage, certains ayant cela dans le sang, dotés d’une grande aficion et aussi d’un don naturel. Après 2 ans d’école taurine, quelques uns décident de tenter leur chance en formelle, à condition bien sûr qu’un ganadero les ait repérés pour leurs qualités et les engage pour compléter leur cuadrilla. Sinon, ils peuvent effectuer une 3è année d’école taurine ou continuer leur carrière en seconde.

Pour être bon ou très bon écarteur, il faut être doté de plusieurs qualités indispensables : être sportif, avoir du courage et savoir encaisser les coups et les chocs, autant mentalement que physiquement, être dur au mal. Il faut avoir de la vista (un bon coup d’œil) et le sens de la tauromachie. Et j’ajouterai un caractère en or, soit de gagnant (de la fierté mais pas d’orgueil) ou de perdant (accepter les défaites en attendant les revanches). Et puis il faut de l’élégance dans la présentation en piste et dans son écart. L’élégance dans les gestes, et aussi l’élégance vestimentaire : des boléros attrayants, des pantalons repassés, des chemises bien rentrées, des cravates bien nouées, des chaussures adéquates… et pourquoi pas le bérêt landais que Janick et Romain Truchat ou encore Jean-Michel Malet n’hésitaient pas à porter pour bien montrer que la tradition perdure. Et la course landaise n’est-elle pas une tradition ?

Les deux premières années en formelle sont cruciales, car il s’agit de rentrer dans le bain et dans l’ambiance d’une course, de montrer ses qualités et de se faire connaître. Ensuite il faut passer le cap des 5 ans durant lesquelles on a pris des coups et des tumades, et certaines blessures dures à digérer ou même à guérir. Et puis il y a le cap des 10 ans, lorsqu’on est devenu une vedette, que l’on se situe en haut de l’escalot, que l’on ait disputé des concours, que l’on ait affronté des vaches dures, ou que l’on ait une spécialité comme celle d’affronter les vaches sans corde.

Tout écarteur, dans sa vie d’écarteur, doit savoir tourner des deux côtés, intérieur comme extérieur, car celui qui ne tourne qu’en dehors va se voir automatiquement pénaliser quand il participera à un concours et qu’il aura comme adversaires des écarteurs qui tournent en dedans, et même devant du bétail des autres ganaderias qu’il ne connaît pas. Il peut y avoir certaines exceptions, on a bien vu Marcel Forsans et Christian Ramuncho gagner des concours sans se risquer à l’intérieur, mais ils avaient d’autres qualités qui leur faisaient réussir l’écart parfait en dehors.

Un torero dans sa carrière doit écarter toutes les vaches, et surtout savoir lui-même, et de sa propre initiative, se placer dans n’importe quelle piste dans le vrai terrain de la coursière ; soit d’en haut, soit au départ des loges, ne pas se mettre en pointe, et faire confiance au teneur de corde.

Depuis quelques années, il est apparu dans certaines cuadrillas des toreros au passé prestigieux, possédant une grande connaissance de la course, et dont le but est de placer les toreros au centre de la piste, de leur donner tous les conseils et recommandations utiles, avant de s’en aller pour laisser la place au second. Cela ne s’est jamais pratiqué dans le passé. Verrait-on dans la tauromachie espagnole l’apoderado ou le peon de confiance aller placer le matador, lui indiquer les meilleurs passes qu’il peut faire !!! En course landaise, et cela fait partie des fondamentaux pour reprendre un terme à la mode, il y a un écarteur et un second (un, pas deux ou trois) chargé d’amener la vache au refuge après l’écart.

Je le répète, l’écarteur doit savoir se placer dans le vrai terrain de la coursière. Certains écarteurs, sur leur écart, reculent. Vu de face, ils font un bon écart quand ça passe. Mais quand on est de côté, c’est à dire du côté du teneur de corde, c’est là que l’on voit le défaut ; c’est un signe qui montre que l’écarteur a peur, n’a pas confiance en lui, et souvent dans ce cas de figure il est pris par la coursière. Au contraire, l’écarteur qui sur l’écart met la jambe et avance sur l’écart, est un bon torero, et il aura beaucoup plus de chance de ne pas être pris et au contraire de réaliser un écart bien meilleur. Si au bout de quelques années l’écarteur ne sait toujours pas se placer dans l’arène ou bien dans l’axe de la coursière et a toujours besoin de son « coach », à mon avis il ne sera pas un grand torero de renom. A lui de se placer, d’écarter soit sur le saut (ou double ou triple saut selon sa personnalité, son savoir-faire) ou sur la feinte, en dedans comme en dehors, avec vista, élégance et sourire… dans le but de réaliser des figures à couper le souffle pour faire lever les gens sur les gradins.

L’écarteur de plus en plus souvent fait des brindis tout au long de la course. Cela devient pénible car cela dénature l’objectif du brindis qui est un geste fort de dédicace et pas une méthode pour glaner quelques euros en retour. C’est vrai que depuis les contrôles de l’Urssaf en 1995, les primes fondent comme neige au soleil et les brindis peuvent donc compenser.

Et puis, parlons des filles écarteurs. Nous en avons vu quelques unes par le passé, certaines qui n’avaient pas toujours le style et les capacités physiques, d’autres qui se sont montré à leur avantage sans toutefois réaliser une grande carrière. C’était pour elles un défi, somme toute réalisé. Bien sûr il y a l’exception, et une fille exceptionnelle : Elodie Poulitou. Elle a des qualités, sans doute toutes les qualités de l’écarteur que j’énumérais précédemment. Et elle est arrivée à un niveau élevé. Chapeau pour ce qu’elle fait. Mais maintenant qu’elle est arrivée à ce niveau et qu’elle a prouvé qu’elle avait sa place dans ce milieu d’hommes, je ne voudrais pas qu’il lui arrive le mauvais coup ou la mauvaise blessure. Et si j’avais un conseil à lui donner ce serait de lui dire de ne pas pousser trop loin. Mais Elodie a suffisamment d’intelligence et de caractère pour savoir ce qu’elle doit faire et c’est à elle de juger.

Dans chaque cuadrilla il y a un chef de cuadrilla, généralement un écarteur déjà confirmé par plusieurs années de courses et un palmarès conséquent. Il est un peu le « tampon » entre le ganadero et les autres écarteurs de la cuadrilla, l’intermédiaire aussi avec le comité organisateur, le jury etc… Mais dans le cadre de la course elle-même il est aussi celui qui va devant les vaches dures, qui peut les débuter avant de passer le relais, celui qui peut relancer la course lorsque celle-ci perd un peu d’allant ou de réussite, celui qui peut montrer un écart bien fait.

Et puis, tout écarteur, compte-tenu qu’il fait partie d’une cuadrilla, c’est à dire d’une équipe, doit aussi participer à d’autres tâches, faire le second, rentrer une vache dans sa loge après sa sortie, arranger une corde, aider à l’entraînement si besoin est, protéger un écarteur qui se trouve en position dangereuse… La « talanquérite » n’a pas sa place en course landaise, mais j’observe que beaucoup de jeunes actuellement observent bien toutes ces règles… il n’y a qu’à voir Touja, Bridonneau, Dunouau, Gachie, Martinez, Bordes, Lapoudge et bien d’autres encore œuvrer en piste pour se persuader que le rôle du torero landais est bien compris. Sans doute l’école taurine y est-elle pour quelque chose, mais sans doute aussi la passion les anime à un point qu’ils ont vite compris où était la réussite d’une course landaise.


9 Mai 2007. Jean-Charles Pussacq s'interrogeait sur le devenir de la course landaise. Le sujet est toujours d'actualité.


Où en est la course landaise ? (Jean-Charles Pussacq)

Que peut-on penser de la course landaise depuis ce début de saison, avant d'aborder à partir du mois de juin le long marathon d’été et toutes les grandes épreuves ? Cette course landaise, nous la voyons bien sûr chaque semaine, assis dans les gradins, pas toujours confortablement d’ailleurs, mais nous la voyons aussi à la télévision sur la chaîne Alégria ou sur les sites internet qui se sont maintenant spécialisés et qui nous donnent beaucoup à voir (photos et videos) et beaucoup à lire, comme c’était autrefois au temps de la « Tuile » que nous attendions chaque semaine avec impatience ; maintenant c’est quotidien et l’on y prend plaisir. Mais l’on y voit hélas des choses que l’on n'aimerait pas toujours voir. Et c’est pour cela que je pose la question : Où en es-tu course landaise en ce début de temporada ?

Chacun connaît mes opinions en la matière, chacun sait comment je conçois la course landaise, combien je suis soucieux des traditions, de leur respect. Tradition dans le bétail, tradition dans l’art tauromachique landais. La course landaise est un patrimoine qui nous a été légué et c’est pourquoi, durant les 35 années où j’ai eu le plaisir d’accomplir ce travail de ganadero, j’ai toujours agi dans le respect des traditions. Hélas aujourd’hui, l’impression que je ressens, c’est que la course landaise a un virus général et que personne ne peut ou veut soigner. Recherche-t-on seulement où est le mal afin de trouver les remèdes adéquats, ou se voile-t-on la face en essayant de vivre avec ce virus ? D’après ce que je vois, une partie du bétail ne me paraît plus adapté pour les courses. Au lieu d’avoir un bétail brillant, bien charpenté, noble, franc, facile à placer, qui va sur l’homme mais qui va aussi au bout de sa charge… au lieu de cela on voit des bêtes hargneuses, qui s’arrêtent sur leur charge, se retournent après l’écart et chargent à terre, faisant d'ailleurs plus de mal à terre que sur l’écart. Moi j’appelle ça des « carcans » que l’on peut recycler pour des cocardes ou des courses de rues. Le résultat c’est qu’au lieu de voir de belles figures, on voit des escapades et de rudes touches ; et de plus en plus les toreros se spécialisent sur telle ou telle coursière, et si on n’a pas sa vache on ne fait rien.

Cette politique du bétail dur laisse l’aficionado sur sa faim. Car on ne va pas voir une course landaise pour voir des touches, du bétail qu’il faut tirer à hue et à dia. Non, le public veut voir un spectacle rapide, diversifié, des écarts monter et descendre, de beaux écarts sur un bétail certes sérieux mais pas forcément dangereux. Aujourd’hui tout est téléguidé et d’une course à une autre on ne voit pas beaucoup de différence. Où est le temps où les écarteurs se passaient devant pour écarter, où un Jean-Claude Deyres galvanisait les foules… maintenant tout est écrit à l’avance… on sait que telle bête fera 8 points, que tel écarteur se présentera devant telle vache, que les pointages iront crescendo dans la saison, même quand tout le monde sera fatigué, bêtes et hommes. Personnellement, j’ai pris beaucoup plus de plaisir à voir ces jeunes qui ont participé à la coupe de Saint-Sever, et qui ont surpris, sans doute parce qu’on ne les connaissait pas, les Lahitte, Minvielle, Galin etc… ce sont des jeunes qui ont un gros potentiel, qui ne sont pas formatés, mais qui apprennent à l’ancienne. Ils se sont régalés, et ils nous ont régalé par la même occasion. J’ai pris aussi du plaisir à voir ce bétail dont on parle peu, mais qui est un vrai bétail de course landaise, certaines vaches pouvant faire de grandes coursières.

Le début de la saison c’est aussi le festival « Art et Courage ». Ce spectacle, la fédération a su le mener sur la plus haute marche. Arène pleine, ambiance extraordinaire… seulement voilà je n’ai pas vu un spectacle à la hauteur de ce qu’on est en droit d’espérer par le comportement du bétail ; et puis je ne comprends pas cette évolution qui consiste à voir autant d’hommes en piste, l’un qui appelle à droite, l’autre qui appelle à gauche, deux hommes ou trois quelquefois qui sont à l’arrière… comment voulez-vous que le bétail, déjà stressé par l’enfermement, la mise des tampons etc…, comment voulez-vous, si en plus il voit toute cette effervescence en piste, qu’il puisse donner le meilleur ? Je résumerai cela par le terme de « pagaillous ». Mais comme je l’ai dit auparavant, c’est tant mieux si cela remplit les caisses et si l’on trouve toujours des feinteurs pour aller devant les taureaux.

Et puis, disons aussi la vérité au public. Oui il faut du courage, beaucoup de courage pour aller affronter novillos ou taureaux. Mais en contre partie, dit-on au public quelles sommes sont offertes aux écarteurs et aux sauteurs ? Ils méritent largement ce qui leur est offert, mais le public doit savoir que l’art et le courage ne font pas tout. Et ça, il ne le sait pas.

Et les pointages ? On peut se demander parfois si le jury sait vraiment reconnaître une bonne coursière, ses qualités ainsi que l’art des toreros qui les affrontent. Je vois parfois sur Alegria des courses bien pointées avec des écarts glissades, des touches, des bêtes qui prennent 3 mètres de corde. Alors si on pointe pour faire plaisir à telle ou telle personne ou à tel ou tel comité, les challenges n’ont plus de sens. Et ces mouchoirs jaunes ou rouges ? pauvres jurés d’aujourd’hui… s’ils avaient connu l’aiguillade et le grip d’autrefois, il n’y en aurait plus aucun à la pitrangle. Avant ils savaient se faire respecter sans mouchoirs. Et cette sanction pour le dépassement du temps ? croyez-vous que les entraîneurs font toujours ce qu’ils veulent avec le bétail ? ils ont beaucoup de mérite, ils se dépensent sans compter, et plus encore quand le bétail donne du fil à retordre. En plus de la peine et de la sueur, on leur inflige une sanction. Pourquoi ne sanctionne-t-on pas les vaches aussi qui n’ont pas marché ? Et les points de l’escalot ? vous y comprenez quelque chose vous ? Pauvre course landaise, tu as bien des soucis à te faire quand même. Tu en as vu d’autres bien sûr. Mais il faudra qu’un jour une grande table ronde ou des Etats Généraux de la course landaise, avec tous les ganaderos, les acteurs, et les instances dirigeantes, remettent tous les sujets à plat. Et que les grandes orientations pour la course landaise ne soient pas l’affaire de quelques uns mais l’affaire de tous. La course landaise doit rester le spectacle tauromachique qu’il a toujours été, et aujourd’hui hélas on s’en éloigne. Elle ne doit pas s’orienter vers une politique du bétail dur comme cela est le cas, des coursières qui à la longue deviennent très dangereuses et inécartables. Il faut du physique, de la rapidité, de la mobilité, de la résistance, de la noblesse… certaines ganaderias ont trouvé dans certaines origines toutes ces qualités et on en voit aujourd’hui le fruit avec des courses de qualité, la qualité des coursières entraînant immanquablement la qualité du travail. Personnellement j’ai toujours prôné la nécessité d’un élevage landais qui satisferait à ces critères. Cessons de croire ou de faire croire qu’une vache dangereuse est une belle coursière et qu’elle vaut 8 points au challenge.

Voici quelques jours, je lisais ce que disait le docteur Mouchès, grand tauromache s'il en est, qui vient d"écrire un livre sur la course landaise : "Je trouve que ce spectacle perd en spontanéité, en alegria. Je regrette les courses de village où on voyait les hommes se disputer pour aller en piste. Maintenant on a l'impression qu'ils récitent une leçon !" Comme en politique, il est donc grand temps qu’il y ait du renouveau : que l’on s’oriente vers plus de spectacle, au sens premier du terme, et que toutes les parties soient associées aux projets et aux décisions.

 

Commentaires

  • asif
    • 1. asif Le 29/12/2015
    Une analyse probante à méditer.. C'est beau !
    ASIF